Vins : à Pauillac, un grand cru précurseur en biodynamie

C’est pourtant cette voie marginale, jugée occulte par ses détracteurs, qu’a choisie de suivre, très tôt, le propriétaire de Pontet-Canet, Alfred Tesseron. « Si vous aimez le vin, certains d’entre eux vous donnent le frisson, dit-il…

C’est pourtant cette voie marginale, jugée occulte par ses détracteurs, qu’a choisie de suivre, très tôt, le propriétaire de Pontet-Canet, Alfred Tesseron. « Si vous aimez le vin, certains d’entre eux vous donnent le frisson, dit-il. Pour moi, et c’est ma propre perception, ces vins-là sont toujours produits en biodynamie. Je le ressens : l’énergie, la pureté… Au début, j’en ai goûté beaucoup et ce n’était pas des vins bordelais. »

Alfred Tesseron a aujourd’hui passé le flambeau de Pontet-Canet à sa fille Justine.

Alfred Tesseron a aujourd’hui passé le flambeau de Pontet-Canet à sa fille Justine.

La vie du sol

Développée d’abord en Alsace et en Bourgogne, la biodynamie repose sur des préceptes bien particuliers dont les contours ont été esquissés par deux scientifiques germaniques, Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) et Rudolf Steiner (1861-1925). Le bio (label AB) exige juste le non-emploi de pesticides de synthèse. La biodynamie, certifiée par les labels Demeter ou Biodyvin, va plus loin : elle considère l’exploitation agricole comme une entité autonome reposant sur l’interrelation entre le minéral, le végétal, l’animal et l’humain.

L’idée principale est de donner les moyens à la plante de se défendre par elle-même contre les agressions au moyen de préparations naturelles (bouse de vache, silice, tisanes, etc.) « dynamisées » sur place. Celles-ci renforcent non pas le pied de vigne, mais la vie du sol. Laquelle, en étant riche en micro-organismes, stimule la plante à son tour. Ainsi, sans l’aide d’engrais et de pesticides chimiques, serait révélé le vrai goût du terroir. Les racines plus verticales et profondes étant capables de puiser au mieux les nutriments qui concourent à l’élaboration d’un grand vin.

Les bâtiments historiques de Pontet-Canet créés en 1757 par le grand écuyer du roi,
Jean-François de Pontet.

Les bâtiments historiques de Pontet-Canet créés en 1757 par le grand écuyer du roi,
Jean-François de Pontet.

« Aller vers le mieux »

Né en 1947, Alfred Tesseron a hérité, avec son frère Gérard, de la propriété médocaine transmise par leur père Guy. Historiquement, au siècle précédent, la famille Tesseron a fait fortune dans le cognac. Elle a acquis Pontet-Canet en 1975, un domaine créé en 1757 par le grand écuyer du roi Louis XV, Jean-François de Pontet. « J’ai pris les rênes de Pontet-Canet, petit à petit, se souvient Alfred Tesseron. Depuis 1990, nous avions commencé à faire des vendanges vertes (il s’agit d’enlever de jeunes grappes pour réduire le rendement et ainsi aller vers une meilleure maturité du raisin, NDLR). J’ai failli perdre mon job car j’avais décidé de ne rien en dire à mon père. En mars 1995, alors que Pontet-Canet était dégusté lors des primeurs, mon père m’a dit : « Ne t’inquiète pas, ton vin est très bon. » À partir de ce moment-là, j’ai eu plus de liberté. »

« Au début, ma démarche était qualitative, pas environnementale »

En 2004, il va donc plus loin en se tournant vers l’agriculture biodynamique. « Pour aller vers le mieux ! s’exclame Alfred Tesseron. L’idée était d’être le plus respectueux possible de la nature parce que le pied de vigne le ressent. Un fruit bien mené, avec une parfaite maturité, a un vrai goût, il est pur. Au début, ma démarche était qualitative, pas environnementale. Ce n’est qu’après que j’ai compris le problème des pesticides. »

Pontet-Canet compte 81 hectares de vignes : le château a donc dû déployer des
efforts pharaoniques pour changer ses pratiques sur une telle surface.

Pontet-Canet compte 81 hectares de vignes : le château a donc dû déployer des
efforts pharaoniques pour changer ses pratiques sur une telle surface.

Avec Jean-Michel Comme et Michel Rolland

L’engagement de Pontet-Canet en biodynamie a été mené grâce à l’ingéniosité et au dévouement de l’ancien directeur technique Jean-Michel Comme. Lequel a dédié trente années de sa vie à Pontet-Canet (en 2020, l’homme a quitté la propriété pour devenir consultant). Durant sa transformation, Pontet-Canet a aussi bénéficié du soutien de Michel Rolland. Dans les années 1990, l’œnologue bordelais a bouleversé la viticulture girondine en préconisant une sélection des grappes et une maturité optimale du raisin pour une vinification peu interventionniste. Le consultant prodigue toujours ses conseils auprès de la nouvelle équipe de Pontet-Canet : Justine Tesseron, copropriétaire du château et fille d’Alfred, née en 1990 à Bordeaux, et le directeur technique Mathieu Bessonnet, venu de la maison Chapoutier, fer de lance de la biodynamie dans la vallée du Rhône.

Les plantes servant aux préparations naturelles sont cultivées sur place et dans les
alentours de Pauillac avant d’être séchées dans la tisanerie.

Les plantes servant aux préparations naturelles sont cultivées sur place et dans les
alentours de Pauillac avant d’être séchées dans la tisanerie.

Tout en ouvrant la voie des grands crus au respect de l’environnement, Château Pontet-Canet a donc dû déployer des efforts pharaoniques pour changer ses pratiques sur une surface de 81 hectares. Toute la logistique a été revue en conséquence. Conformément aux préceptes de la biodynamie, le château est devenu autonome autant que possible. Une tisanerie a été créée dans les bâtiments. Là, les préparations naturelles sont élaborées avec les plantes du domaine et des alentours (camomille, prêle, ortie, pissenlit, écorce de saule…). Des percherons et des bretons, ces chevaux de trait massifs, ont leur propre écurie à côté du chai. Ils permettent de réaliser divers travaux et traitements sur 40 hectares sans tasser les sols.

Des chevaux de trait ont leur propre écurie à côté du chai. Ils permettent de réaliser
divers travaux et traitements sur 40 hectares sans tasser les sols.

Des chevaux de trait ont leur propre écurie à côté du chai. Ils permettent de réaliser
divers travaux et traitements sur 40 hectares sans tasser les sols.

La température du vaste chai, où trônent 16 foudres, d’énormes amphores majestueuses et des cuves coniques en béton, est gérée grâce à un mécanisme de géothermie (la chaleur du sol). Sa mise en place a nécessité la création de 67 puits forés à 110 mètres de profondeur sur la propriété. En outre, les tracteurs permettent aux équipes techniques, en cas d’urgence face à un parasite invasif, de traiter biologiquement en une journée la totalité des parcelles.

Mildiou et prise de risque

Cependant, le Médoc est aussi la terre de prédilection du mildiou, qui adore l’humidité. En 2007, face à une attaque inattendue de ce champignon parasite venu d’Amérique au XIXe siècle, Alfred s’était ravisé en recourant aux pesticides de synthèse pour sauver la récolte. « Peut-être que j’ai eu tort, considère-t-il à présent. En tout cas, je ne le referai plus. Je me promenais dans les vignes, je voyais le mildiou aller sur les grappes, et cela empirait. J’ai eu peur, tout simplement, il y a des enjeux… Alors, j’ai fait un pas en arrière. C’était une très mauvaise chose car je ne pense pas, avec du recul, que l’on se serait vraiment planté. » Retardée par cet épisode, la certification bio et biodynamie ne sera obtenue qu’en 2010 (1).

« Nous ne sommes jamais à l’abri d’accidents climatiques, complète Justine Tesseron. En 2018, nous avons perdu deux tiers de la récolte à cause du mildiou. Rien ne vous y prépare. Psychologiquement, c’est dur de voir un tiers du chai à peine rempli, ça fait mal. Depuis, on s’est adapté, pour ne pas revivre de telles années. Il faut apprendre à limiter les pertes. »

Les cornes de vaches servent de contenant aux préparations naturelles, qui sont
enterrées dans le sol avant d’être utilisées.

Les cornes de vaches servent de contenant aux préparations naturelles, qui sont
enterrées dans le sol avant d’être utilisées.

Du reste, à Pontet-Canet, le bio n’a jamais été un élément de marketing ou un argument de vente. « Aujourd’hui, oui, ça fait partie de notre philosophie mise en avant, concède Justine Tesseron. Mais certaines personnes ne savent pas qu’on est en biodynamie. Les gens boivent du Pontet-Canet parce qu’ils aiment le vin. Ce n’est pas la biodynamie que nous vendons, c’est Pontet-Canet et son terroir. Notre travail est d’apporter du plaisir, beaucoup de plaisir et pourquoi pas de l’émotion ! »