Transports : le fret fluvial sort du creux de la vague, Jean-Claude Raspiengeas en témoigne

D’une série d’été que j’avais rédigée pour « La Croix » en 2021. Je ne pensais pas en faire un livre mais j’étais resté sur ma faim car j’aurais voulu explorer davantage cet univers. Les Éditions L’iconoclaste m’ont proposé de prolonger l’aventure. Comme pour les routiers, je me demandais à quoi pouvait ressembler la vie d’un marinier. L’intérêt de notre métier, c’est qu’on peut aller jusqu’au bout de nos questions. Alors, j’y suis allé.

Jean-Claude Raspiengeas.

Jean-Claude Raspiengeas.

L’Iconoclaste

Étiez-vous aussi attiré par la présence des bateliers dans l’univers littéraire ou artistique ?

Je l’ai vraiment découverte en préparant le livre. Les péniches et les guinguettes…

D’une série d’été que j’avais rédigée pour « La Croix » en 2021. Je ne pensais pas en faire un livre mais j’étais resté sur ma faim car j’aurais voulu explorer davantage cet univers. Les Éditions L’iconoclaste m’ont proposé de prolonger l’aventure. Comme pour les routiers, je me demandais à quoi pouvait ressembler la vie d’un marinier. L’intérêt de notre métier, c’est qu’on peut aller jusqu’au bout de nos questions. Alors, j’y suis allé.

Jean-Claude Raspiengeas.

Jean-Claude Raspiengeas.

L’Iconoclaste

Étiez-vous aussi attiré par la présence des bateliers dans l’univers littéraire ou artistique ?

Je l’ai vraiment découverte en préparant le livre. Les péniches et les guinguettes ont fortement inspiré les photographes, les peintres, les cinéastes ou les écrivains, à commencer bien sûr par Simenon. Il y avait le film de Jean Vigo, « L’Atalante », en 1934, et puis le feuilleton télé des années 1960, « L’Homme du Picardie », qui a marqué toute une génération et qui est identifiée aux Trente Glorieuses, à une France industrielle et ouvrière, celles des années 1950 à 1970.

Les bateliers prennent méticuleusement soin de leurs péniches.

La péniche est tout pour eux. Leur outil de travail et leur gagne-pain bien sûr. C’est aussi leur lieu de vie, leur maison. Les intérieurs sont toujours très coquets. Une péniche bien entretenue peut durer jusqu’à cent ans. Les bateliers transportent beaucoup de produits qui fabriquent de la poussière. Il faut nettoyer tout le temps. Quand vous montez à bord, vous vous déchaussez. Ils ne se déplacent que pieds nus ou en charentaises. À terre, ils ne comprennent pas que les gens gardent leurs chaussures chez eux.

« C’est un métier de nomade, un monde fermé dans lequel on se passe le relais entre générations »

C’est un monde qui peut faire rêver mais où les contraintes sont énormes.

J’ai pu faire la différence avec les chauffeurs de poids lourds qui, grâce aux restaurants routiers ou aux aires d’autoroutes, croisent quand même du monde. Le batelier ne voit personne. Il n’est en contact avec l’extérieur que par téléphone ou par radio. Dans le passé, il pouvait discuter avec l’éclusier, voire dîner chez lui. Cette époque est révolue. Tout est automatisé. C’est un métier de nomade, un monde fermé dans lequel on se passe le relais entre générations. Il n’est pas facile d’y rentrer, surtout si, selon leur formule, on est d’à terre.

C’est aussi un métier où vous travaillez beaucoup et où vous devez souvent attendre des heures avant de pouvoir passer une écluse ou récupérer la marchandise.

Beaucoup reconnaissent bien gagner leur vie.

Certains le disent du bout des lèvres mais la plupart le reconnaissent en effet. Y compris les matelots. L’un d’entre eux, âgé de 23 ans, qui navigue sur le Rhin, possède déjà une Mercedes et un appartement. Mais c’est de l’argent gagné en travaillant dur et en ne comptant pas ses heures.

« La France a le plus vaste réseau fluvial d’Europe mais il a été trop longtemps délaissé »

On devine beaucoup de nostalgie chez de nombreux bateliers.

Les anciens évoquent un passé opulent et une vraie solidarité pendant les Trente Glorieuses. La profession a connu deux grands traumatismes.

Au début des années 1980, le ministre communiste des Transports, Charles Fiterman, qui vient du rail, lance le plan « Déchirage », un terme affreux, qui verse des primes aux bateliers pour mettre leurs bateaux à la casse ou s’en débarrasser. La plupart des péniches sont d’ailleurs réhabilitées en lieux d’habitation qu’on voit souvent dans les magazines de décoration. On entre dans l’époque du flux tendu, des autoroutes et de la grande vitesse ferroviaire. La péniche ne peut pas concurrencer le camion, d’autant plus que l’essence n’est pas aussi chère qu’aujourd’hui.

Et puis, le 1er janvier 2000 marque la fin des bourses d’affrètement grâce auxquelles étaient établis un prix fixe garanti et un tour de rôle pour le transport des marchandises. Depuis cette date, c’est le chacun pour soi dans la profession. Il n’y a plus de confraternité, que le meilleur gagne.

Le transport fluvial, c’est la lenteur. Elle a ses atouts et ses défauts.

Le fret fluvial a souffert de la concurrence du camion mais il rattrape son retard. Grâce au numérique et à la science de la logistique, les bateliers peuvent vous garantir une livraison en temps voulu. Ils sont compétitifs sur la sécurité et pour l’environnement car ils transportent beaucoup plus de conteneurs qu’un camion. Celui-ci est interdit de centre-ville, pas une péniche, à condition que le pays lance un vaste plan d’équipements pour accueillir le fret fluvial. C’est d’ailleurs la volonté du maire et du Grand Port maritime de Bordeaux.

Le fret fluvial a un bel avenir, lié aussi à la pénurie de chauffeurs routiers. On prévoit pour 2030 l’ouverture du canal de la Seine vers l’Escaut. Et, en aval de la Seine, il se construit d’énormes entrepôts logistiques, destinés au transport par bateau. La France a le plus vaste réseau fluvial d’Europe mais il a été trop longtemps délaissé.

« Le tourisme fluvial souffre en revanche de deux maux. Les plantes invasives et la sécheresse »

La lenteur est en revanche profitable au tourisme.

Le tourisme fluvial est encore un peu cher mais quel bonheur de naviguer sur les rivières et de profiter de paysages incroyables.

Je ne parle pas des maxi-paquebots mais des bateaux de plus petite taille, comme par exemple ceux de Bordeaux River Cruise.

Et vous consacrez un chapitre au canal du Midi.

Étant Lot-et-Garonnais de naissance, j’ai déjà arpenté ses chemins de halage mais j’ai vraiment découvert, pour le livre, l’histoire prodigieuse de Pierre-Paul Riquet et de son défi surhumain. Le directeur de VNF (Voies navigables de France, NDLR), la SNCF de l’eau, parle de chapelle Sixtine à propos des platanes du Canal, hélas en mauvaise santé. Et c’est vrai.

Le tourisme fluvial souffre en revanche de deux maux. Les plantes invasives qui ont profité de la baisse de la navigation pour proliférer, et la sécheresse, liée au réchauffement climatique.

« La Vie sur l’eau », Jean-Claude Raspiengeas, éd. L’Iconoclaste, 290 p., 21,90 €.