Saint-Émilion : Un an près son rachat, l’héritière veut « sublimer » le château Beauséjour

Sur le domaine, une année passée, l’héritière ne s’est pas livrée à un chambardement complet. Des ruches et chênes truffiers colonisent désormais le parc, certes. À la Safer, sous couvert d’anonymat une procédure judiciaire étant toujours en cours (1), un responsable nous fait part de son sentiment sur à la nomination de la jeune (32 ans) viticultrice : « Cela se voit très vite qu’elle n’a rien d’une marionnette, c’est plutôt le genre de femme à poigne. » Joséphine Duffau-Lagarrosse reçoit en gilet floqué au nom du domaine, désireuse de faire goûter son tout premier millésime, plutôt étonnée (ou inquiète ?) qu’on s’intéresse à elle. Le contrat de vente prévoit qu’elle détienne le bail rural de l’exploitation pour minimum un quart de siècle.

Le chai à barriques du château Beauséjour Duffau-Lagarrosse se trouve dans une cave souterraine de 650 mètres carrés.

Le chai à barriques du château Beauséjour Duffau-Lagarrosse se trouve dans une cave souterraine de 650 mètres carrés.

Guillaume Bonnaud/ « Sud Ouest »

De Bourgogne à la Nouvelle-Zélande

Elle y voit un signe : la trentenaire a vu le jour en 1990, premier très grand millésime de Beauséjour. Celle qui se destinait à devenir « véto » s’est finalement rappelée au bon souvenir de la fibre familiale : le vin. Études d’œnologue et d’ingénieure agronome puis de commerce en poche, elle a pratiqué dans les vignes de Bourgogne, de Nouvelle-Zélande, du Mexique puis plus de six ans sur la rive gauche bordelaise. Beauséjour, c’était la maison des vacances, celle de ses arrière-grands-parents, où elle retrouvait les cousins, où sont enterrés ces ancêtres.

« Une chose est inaliénable. Nous bénéficions d’un formidable terroir, je veux le sublimer »

« Je ne me voyais pas ne plus revenir ici », explique celle qui s’est battue durant plus de quatre mois pour que le domaine reste, en partie, dans le giron familial. On peut dire qu’elle a été vernie. Dans le Libournais, le monde a beau être petit, il affiche parfois le bras long. Grâce à quelques précieux intermédiaires, du côté de Saint-Émilion ou de Pomerol, l’héritière a été mise en relation avec Prisca Courtin, devenue tout récemment présidente du conseil de surveillance du groupe Clarins. À l’époque, l’investissement dans un vignoble séduit la Parisienne. Coup de bol, le courant passe entre les deux trentenaires.

Une bouteille de château Beauséjour Duffaut-Lagarosse coûte en moyenne une centaine d’euros.

Une bouteille de château Beauséjour Duffaut-Lagarosse coûte en moyenne une centaine d’euros.

Guillaume Bonnaud/ « Sud Ouest »

« J’ai énormément de chance d’avoir fait ces rencontres à ce moment-là, livre la désormais gérante. En fin d’année 2020, le moral n’était franchement pas au mieux et voilà qu’au printemps 2021, je me retrouve à la tête de la propriété avec une personne partageant la même vision. » L’ambition se montre claire et affirmée : positionner Beauséjour, déjà premier grand cru classé (B) de Saint-Émilion, « parmi les très grands vins. »

Restructuration du vignoble

Elle est accompagnée par les œnologues girondins réputés Julien Viaud et Axel Marchal mais elle précise : « Même si je m’appuie sur eux, j’ai toujours le dernier mot. » Elle se donne deux ou trois millésimes pour « savoir réellement » où ils veulent aller. « Mais une chose est inaliénable, reprend-elle. Nous bénéficions d’un formidable terroir, je veux le sublimer », pointant son regard sur le plateau calcaire sur lequel rangs de merlot et cabernet franc s’épanouissent. Avec Prisca Courtin et son équipe, elle part sur une restructuration du vignoble lors de la prochaine décennie afin de renouveler quelques vieilles vignes, ambitionne un nouveau cuvier plus précis pour mieux s’adapter au parcellaire.

En une année, « passée à toute vitesse », elle dit avoir déjà beaucoup appris, confrontée dès son arrivée à des nuits de gel. Elle s’est ensuite coltiné la rédaction d’un épais dossier pour le classement 2022 puis l’élaboration d’un millésime 2021 très technique. Entre-temps, Prisca Courtin et elle ont également pris le temps d’inviter tous les premiers grands crus (A ou B) de Saint-Émilion pour sympathiser avec le voisinage. Certains, pour qui l’acceptation de la vente semble difficile, ne sont pas venus. L’héritière Duffau-Lagarosse se dit que cela viendra, avec le temps.