Qu’est-ce que l’« espérance de vie en bonne santé », indicateur récurrent des débats sur l’âge de départ à la retraite ?

Emmanuel Macron à Denain (Nord), le 11 avril 2022. Emmanuel Macron à Denain (Nord), le 11 avril 2022.

« Vous savez que l’espérance de vie en bonne santé en France, c’est 64 ans… » Lundi 11 avril, face à Emmanuel Macron sur BFM-TV, le journaliste Bruce Toussaint a opposé au projet présidentiel de reporter l’âge de retraite à 65 ans les difficultés qu’elle poserait à des personnes qui ne seraient plus en mesure d’en profiter sans incapacité.

L’argument avait déjà été soulevé en octobre 2021 par le député de La France insoumise du Nord, Adrien Quatennens, ou dès l’élection présidentielle 2017, par la candidate du Rassemblement national Marine Le Pen. Mais si l’espérance de vie en bonne santé est un sujet récurrent dans les débats sur l’âge de la retraite, cet indicateur est souvent mal compris ou mal utilisé.

Qu’est-ce que l’espérance de vie en bonne santé ?

Mis en place depuis le milieu des années 2000, cet indicateur de santé publique mesure le nombre d’années que peut espérer vivre une personne sans être limitée dans ses activités quotidiennes par un problème de santé, explique la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), qui dépend du ministère de la santé. Il est également appelé espérance de vie sans incapacité (EVSI), ou, plus rarement, espérance de santé.

Alors que l’espérance de vie classique remonte aux tables de mortalité établies au XVIIe siècle aux Pays-Bas, le concept d’espérance de vie en bonne santé n’a commencé à germer qu’à partir des années 1960. « Beaucoup d’universitaires ont essayé de mettre au point un indicateur qui soit aussi simple que l’espérance de vie, mais moins quantitatif », explique Jean-Marie Robine, démographe à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et spécialiste du vieillissement de la société.

Cette réflexion a conduit à plusieurs pistes d’évaluation, comme la méthode de Sullivan, qui combine les données de mortalité avec les prévalences de certaines pathologies. « Mais c’est très dur d’évaluer cette prévalence : les gens ne sont pas forcément au courant qu’ils sont malades, cela dépend du niveau d’éducation, des connaissances médicales, etc. Donc le plus simple est de s’intéresser à l’état fonctionnel, c’est-à-dire le niveau d’incapacité des gens », continue Jean-Marie Robine. C’est ainsi que l’EVSI s’est imposé, jusqu’à devenir en 2004 un des indicateurs officiels de l’Union européenne.

Concrètement, il mesure l’impact de la santé sur la vie quotidienne et sa prise en charge par la société. « C’est donc une thématique en lien avec le handicap », explique Thomas Deroyon, statisticien et auteur d’une étude de la Drees sur l’EVSI en 2020. Plus précisément, il permet de « prendre en compte la dégradation du corps et la qualité de vie aux âges avancés », ajoute l’anthropologue et médecin Didier Fassin, auteur de De l’inégalité des vies (Fayard, 2020).

Comment la calcule-t-on ?

Qu’elle soit mesurée par la Drees ou par l’organisme européen de statistiques Eurostat, l’espérance de vie en bonne santé se calcule à partir des données exhaustives de mortalité d’un pays, par sexe et par âge. En 2019, l’espérance de vie à la naissance (c’est-à-dire l’âge moyen du décès d’une génération soumise aux conditions de mortalité actuelles) est de 85,6 ans pour les femmes et de 79,7 ans pour les hommes, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Cette donnée purement statistique est croisée avec un second facteur, celui de l’existence ou non d’une pathologie perçue comme handicapante dans la durée par la personne qui en souffre. Celle-ci est mesurée par une enquête déclarative très simple, puisqu’elle est composée d’une seule question : « Êtes-vous limité(e), depuis au moins six mois, à cause d’un problème de santé, dans les activités que les gens font habituellement ? ». Trois réponses sont possibles : non, un peu et fortement.

Actuellement, quelle est l’espérance de vie en bonne santé des Français ?

Selon le dernier rapport de l’Insee basé sur les calculs d’Eurostat, l’espérance de vie sans incapacité était en 2020 de 65,9 ans pour les femmes et de 64,4 ans pour les hommes, ce qui constitue une hausse sensible par rapport au milieu des années 2000. Selon Eurostat, en France, l’EVSI à 65 ans se situait en 2019 à 11 ans, au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (10,3 ans).

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Quelles sont les limites de cet indicateur ?

La première tient à sa méthodologie. Basé sur une enquête déclarative, l’EVSI repose sur une part de subjectivité, « même si des études ont montré qu’il permettait de capter des réalités objectives », nuance Thomas Deroyon. Par ailleurs, comparé aux enquêtes de mortalité calculées à partir des 600 000 personnes qui meurent chaque année en France, l’indicateur ne peut se prévaloir que d’un échantillon plus modeste d’environ 16 000 sondés, ce qui rend les écarts annuels plus difficiles à interpréter.

En outre, ces enquêtes sont menées uniquement au sein des ménages, avec un énorme angle mort du côté des Etablissements d’hébergements pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), dont les résidents sont, par définition, plus sujets à incapacités. « C’est comme pour les sondages, il y a une marge d’erreur. Quand on met en balance avec les grandes enquêtes dont la France est dotée pour le chômage ou le suivi des prix, on se demande pourquoi on n’a pas mis en place des études plus robustes », regrette Jean-Marie Robine.

Enfin, faute de moyens, l’EVSI détaille l’espérance de vie en bonne santé selon le sexe et l’âge, mais pas par catégorie socioprofessionnelle. Or les écarts sont significatifs. Emmanuelle Cambois, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et autrice en 2008 d’une étude sur la « double peine » des ouvriers, a pu mesurer ces inégalités : « Les ouvriers ont une espérance de vie plus courte, et au sein de cette espérance de vie plus courte, ils ont également plus d’années à vivre avec des incapacités. » Les carrières hachées, avec une forte précarité, sont également surexposées, rapporte-t-elle.

Si l’étude n’a pas été reproduite depuis, les experts s’attendent à ce que la situation n’ait guère changé. Des enquêtes similaires conduites récemment à l’étranger arrivent à la même conclusion, rapporte Mme Cambois. Une étude de l’Insee montre que l’espérance de vie des ouvriers est plus courte que celle des cadres de six à sept ans, et que les 5 % les plus pauvres meurent en moyenne treize ans plus tôt que les 5 % les plus riches.

Peut-on s’y référer dans le débat sur l’âge du départ à la retraite ?

Oui, même s’il importe de ne pas prendre l’EVSI comme autre chose qu’une moyenne. « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans ne veut pas dire que vous vivrez 65 ans et subitement entrerez en incapacité. Certains seront en incapacité à 37 ans et d’autres à 73 ans, il y a une variabilité individuelle », précise Jean-Marie Robine. Or, en cas d’allongement des carrières, les plus fragilisés par la précarité et les pénibilités risquent ne pas pouvoir atteindre l’âge de départ à taux plein. Ce qu’ils ne coûteraient pas en pensions de retraite, ils le coûteraient en indemnités chômage et maladie, prévient Emmanuelle Cambois.

En l’étoffant d’enquêtes plus précises sur l’espérance de vie en bonne santé selon les métiers, cet indicateur pourrait justement permettre d’adapter la législation de manière plus fine et plus équitable. « Aujourd’hui les plus pauvres contribuent à payer les retraites des plus riches. L’âge de départ à la retraite devrait être calculé en fonction de l’espérance de vie en bonne santé, ce que la réforme envisagée par le président de la République ne prend pas en considération, » remarque Didier Fassin.

Il s’agit même de la principale utilité politique de cet indicateur. « Si on veut une société juste, à défaut de pouvoir agir sur la mort ou la maladie, on peut au moins agir sur l’âge de départ à la retraite », souligne Jean-Marie Robine.