Pfizer, nouveau roi des Big Pharma assis sur une montagne de cash

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Succès surprise

Porté par les ventes de son vaccin, qui lui ont rapporté 36,8 milliards de dollars en 2021, Pfizer a vu son chiffre d’affaires bondir de 95% l’an passé, atteignant 81,3 milliards. Et pour 2022, la société lorgne les 100 milliards de dollars, dopée notamment par les espoirs concernant son autre arme anti-Covid, le Paxlovid.

Un tel succès n’avait toutefois rien d’évident. Lorsque survient le Covid, fin 2019, Pfizer n’est que le troisième des quatre grands du vaccin dans le monde, derrière GSK et Merck, et ex aequo avec Sanofi. Ses 5,4 milliards d’euros de ventes, le laboratoire new-yorkais les doit en grande partie à son sérum contre les pneumocoques. Mais Pfizer a deux atouts de taille dans sa manche: son partenariat avec BioNTech, qui s’est attelé très tôt à la mise au point d’un vaccin anti-Covid. La biotech allemande, dirigée par Ugur Sahin et Ozlem Tureci, travaille depuis plusieurs années avec Pfizer. Second avantage: lorsque BioNTech approche en mars 2020 la société américaine, celle-ci a à sa tête un fonceur, ex-boss de la branche vaccins, Albert Bourla.

Duo agressif

La virologue allemande Kathrin Jan-sen, cheffe de la R&D vaccins et qui connaît très bien les deux chercheurs d’origine turque, est aussi à la manœuvre. « Au-delà de BioNTech, la réussite du Comirnaty tient au duo Bourla-Jansen, qui a su mettre en place une stratégie très agressive en un temps record », souligne un ancien chercheur de Pfizer. Le contrat entre les partenaires, « négocié en trois semaines, contre entre neuf et douze mois généralement », précise BioNTech, en atteste. C’est le début de l’opération Lightspeed (vitesse de la lumière).

Le deal est clair: à BioNTech le savoir-faire scientifique, à Pfizer la charge des coûteux essais cliniques et de la production. Les profits seront partagés à 50-50. Pfizer injecte alors 2 milliards de dollars, et décide de se passer des aides étatiques jugées trop contraignantes. La suite est connue. Le Comirnaty est le premier à franchir la ligne d’arrivée et reçoit le feu vert de l’Union européenne le 21 décembre 2020.

Malgré un peu de retard à l’allumage, les énormes usines de production de Kalamazoo (Michigan) aux Etats-Unis et Puurs en Belgique tiennent le choc, et l’efficacité du célèbre vaccin ne se dément pas, malgré une baisse significative des anticorps après plusieurs mois. En dépit de cette martingale, le PDG de Pfizer reste intraitable: alors que le coût de production du Comirnaty est estimé à moins de 1 euro par l’Imperial College de Londres, ce dernier est, par exemple, vendu 17,20 euros la dose aux Etats-Unis. De quoi nourrir les critiques sur la voracité des Big Pharma.

Prestige retrouvé

Roi du secteur à la fin des années 1990, porté par le succès du Viagra et l’acquisition, en 2000, pour 90 milliards de dollars, soit à l’époque la deuxième plus grosse opération industrielle de l’histoire, de Warner-Lambert, Pfizer renoue avec son passé. Rien n’était pourtant gagné après avoir souffert il y a dix ans de la « falaise des brevets », phénomène par lequel plusieurs brevets expirent en même temps – et qui a concerné en 2011 le best-seller Lipitor, l’anticholestérol de Pfizer. « La société a aussi pâti d’une R&D interne en perte de vitesse, observe Sacha Pouget, directeur associé de Kalliste Bio-tech Advisors. Mais ensuite, Pfizer a su prendre le virage de l’oncologie, qui est actuellement le segment le plus rentable de l’industrie pharmaceutique. »

Le laboratoire a notamment mis la main en août 2021 sur la biotech canadienne Trillium Therapeutics, spécialisée dans le cancer du sang. Sur les 100 molécules actuellement en développement clinique, la plus large part (32) vient de l’oncologie. A côté, Pfizer entend aussi accélérer dans l’ARN messager, et teste depuis septembre un vaccin contre la grippe mis au point par BioNTech.

Finalement, le dossier le plus épineux pour le nouveau cador mondial sera de gérer le magot sur lequel il est assis. Son cash-flow, astronomique, est passé de 154 milliards de dollars en 2020 à 204 milliards en 2021, et les analystes tablent sur 264 milliards en 2022.

Cibles à forte valeur

Pfizer, qui a échoué à racheter Astra-Zeneca en 2014 et renoncé à la « fusion du siècle » à 160 milliards de dollars avec Allergan en 2016, va-t-il être rattrapé par ses vieux démons?

« La société a certes une culture des acquisitions XXL, mais Bourla a dit que sa stratégie serait d’acheter des biotechs à forte valeur ajoutée », répond notre ex-cadre de Sanofi. Autre hypothèse, émise par les milieux d’affaires: scinder le groupe, avec d’un côté les bijoux de famille (ARN messager, oncologie) et de l’autre les activités moins rentables (traitements de médecine interne). Revigoré par le Covid, Pfizer a l’embarras du choix.

Les ventes de Pfizer ont bondi de 95% en 2021, à 81,3 milliards de dollars.            Le laboratoire espère 100 milliards cette année, misant sur le Paxlovid.

Les ventes de Pfizer ont bondi de 95% en 2021, à 81,3 milliards de dollars. Le laboratoire espère 100 milliards cette année, misant sur le Paxlovid.

Les promesses en or du Paxlovid
C’est la deuxième gâchette de Pfizer dans la lutte contre le Covid-19. Disponible dans les pharmacies françaises, depuis le 4 février, pour les personnes immunodéprimées, le Paxlovid est le premier traitement pouvant être prescrit par les médecins généralistes – il doit être pris pendant cinq jours après un test positif. Pfizer espère le jackpot, car après 72 millions de dollars de ventes en 2021, il prévoit d’en écouler pour 22 milliards de dollars cette année. Efficace à 89% pour prévenir les hospitalisations et les décès, selon les premiers essais cliniques, la pilule américaine présente l’avantage d’être administrée oralement, et non par intraveineuse, contrairement à ses concurrents produits par GSK ou AstraZeneca. Le Paxlovid est aussi teinté des couleurs du made in France, le principe actif étant fabriqué à Mourenx (Pyrénées-Atlantiques) par Novasep, bénéficiaire d’une partie de l’investissement de 520 millions d’euros dans l’Hexagone annoncé par Pfizer mi-janvier..