Le roman russe de la Société générale

Frédéric Oudéa, directeur général de la Société générale, avant une réunion entre Vladimir Poutine et des représentants de la communauté d’affaires française, à Moscou, le 18 avril 2019. Frédéric Oudéa, directeur général de la Société générale, avant une réunion entre Vladimir Poutine et des représentants de la communauté d’affaires française, à Moscou, le 18 avril 2019.

En cette fin d’été 2006, la Russie de Vladimir Poutine, portée par plusieurs années de forte croissance économique, attire les investisseurs tentés par la conquête de l’Est. Le 13 septembre, Daniel Bouton, alors patron de la Société générale, a rendez-vous à Moscou avec le numéro deux de la banque centrale russe. Il veut s’emparer d’un des principaux établissements financiers du pays, la Rosbank (« banque russe »). L’institution française en a déjà pris une part de 10 %, quelques semaines auparavant, et entend monter au capital.

Quelques heures après leur rendez-vous, le banquier central, Andreï Kozlov, est assassiné. « Il allait voir un match de football et il s’est fait abattre devant le stade, se rappelle Daniel Bouton. Selon la banque centrale, il voulait mettre de l’ordre dans la multitude de petites banques russes de l’époque et qui étaient autant de foyers de corruption. » Blanchiment d’argent sale issu du crime et de pots-de-vin, évasion fiscale, méthodes mafieuses… Le climat sulfureux qui entoure alors le système bancaire russe ne refroidit pourtant pas la Société générale. « On savait depuis le début que le pays était dangereux », reconnaît M. Bouton.

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Pourtant, la guerre que la Russie mène en Ukraine depuis le 24 février, le groupe bancaire ne l’aurait jamais envisagée. Seule banque tricolore à détenir, avec Rosbank, un établissement en Russie, Société générale affronte « une crise géopolitique hors norme », comme l’a confié, mardi 8 mars, son directeur général, Frédéric Oudéa, aux organisations syndicales du groupe. Quand, chaque jour, depuis l’invasion de l’Ukraine, des multinationales annoncent quitter Moscou ou suspendre leur activité, la banque française fait le choix d’y rester. « C’est un peu plus facile de fermer temporairement une dizaine de magasins et d’arrêter de vendre des sacs de luxe que pour Société générale, qui a des milliers d’employés, d’arrêter l’activité », a argué le directeur général, devant les élus du personnel.

« Période de bordel administratif et d’expansion fantastique »

Pour la banque, il n’est pas question, à ce stade, de partir en laissant les clés de Rosbank, chèrement acquise (4 milliards d’euros au total), avec le risque de tout perdre. Sans aller jusqu’à évoquer des nationalisations, le président russe a en effet évoqué, ces derniers jours, la nomination d’administrateurs « externes » à la tête d’entreprises étrangères quittant la Russie, « pour les transférer à ceux qui veulent les faire fonctionner ».

Un scénario noir pour Société générale, dont l’appétit pour le marché russe remonte à la fin du XIXsiècle. Ses premières opérations dans le pays datent de 1872. Dans la foulée de l’alliance franco-russe, l’établissement fonde, à Saint-Pétersbourg, une filiale, la Banque du Nord, pour profiter du décollage industriel de l’empire. Cet héritage disparaît avec la révolution russe de 1917 et la nationalisation des banques.

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