« Le marché du crypto-art rappelle l’époque du futurisme et du cubisme »

L’exposition de cryptopunks « Virtual Niche : Have You Ever Seen Memes in the Mirror? », à Pékin, en mars 2021, l’une des premières consacrées au crypto-art dans un musée. L’exposition de cryptopunks « Virtual Niche : Have You Ever Seen Memes in the Mirror? », à Pékin, en mars 2021, l’une des premières consacrées au crypto-art dans un musée.

Béatrice Joyeux-Prunel est historienne de l’art contemporain, professeure à l’université de Genève en « humanités numériques ».

Les NFT [« non-fungible tokens », « jetons non fongible »] déferlent dans le monde de l’art. Est-ce une révolution ?

C’est une révolution, au sens où la circulation maximale et la reproductibilité des œuvres d’art ne sont plus incompatibles avec la rareté et l’authenticité. Les NFT permettent aux artistes de gagner de l’argent avec des œuvres numériques qu’ils n’ont pas besoin de transformer en œuvres matérielles. Jusque-là, l’artiste ne gagnait rien à la circulation de ses œuvres digitales : tout le monde pouvait s’en emparer sans payer. Désormais, il suffit d’authentifier son œuvre par l’association d’un NFT enregistré sur la blockchain avec un fichier numérique de l’œuvre.

Le marché du NFT permet encore d’appliquer au niveau mondial un droit de suite trop souvent bafoué. Lorsqu’une nouvelle transaction est effectuée sur l’œuvre, l’artiste obtient un pourcentage du prix de revente. Les NFT, c’est aussi la consécration marchande d’une éthique de l’art numérique qui semblait sans avenir : jusqu’aux NFT, on n’avait repéré aucun Net-artiste enrichi.

Lire le décryptage : En garantissant l’authenticité et la propriété des NFT, la « blockchain » ouvre la voie à un nouveau marché de l’art

Les NFT de l’art digital font-ils partie des « humanités numériques » ?

Les humanités numériques, c’est une approche des objets des humanités par le grand nombre, que l’ordinateur nous aide à appréhender ; approche que nous complétons par des études à de multiples échelles et des sources diverses. On peut étudier les NFT avec les méthodes habituelles de l’histoire de l’art, cas par cas, mais leur disponibilité numérique en grand nombre et à l’échelle mondiale justifie une approche computationnelle – sans se limiter aux statistiques car ce serait rater en particulier les logiques esthétiques, sociales, culturelles, géopolitiques et symboliques à l’œuvre dans cette histoire récente. Enfin, les humanités numériques s’intéressent à ce que le numérique fait à la culture contemporaine.

« Le crypto-art n’est pas sans histoire. Une partie des artistes concernés viennent du Net art »

La complexité des concepts de NFT et de blockchain rebute-t-elle les artistes ?

Les NFT, ce n’est pas uniquement la blockchain et une histoire technique et juridique : c’est, pour l’art, un espace social, un marché, un groupe d’artistes donnés (qu’il faudra un jour étudier), un profil de collectionneurs. Le crypto-art n’est pas non plus sans histoire. Une partie des artistes concernés viennent du Net art ; d’autres, comme Beeple, viennent du spectacle et de la mode ; certains producteurs de NFT sont sortis de la jet-set musicale, mais aussi des élites financières et politiques (Grimes, Melania Trump, Elon Musk…).

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