Le Mag a 10 ans : « Des brebis et des femmes », portraits de bergères en 2015

La une du Mag numéro 175, paru le 8 août 2015.

La une du Mag numéro 175, paru le 8 août 2015.

Depuis trois ans, Anne partage sa cabane d’estive avec Isabelle, avec qui elle vient de s’associer. Originaire de la Nièvre, cette dernière n’avait jamais mis les pieds en montagne avant d’arriver dans les Pyrénées, invitée par une amie à suivre une transhumance. « Je me suis retrouvée face à près de 400 brebis qui pacageaient tranquillement, le berger a sifflé son chien qui les a ramassées en une fraction de seconde. Tout le troupeau a dégringolé la pente, c’était magnifique. J’ai pleuré ! Je me suis dit : C’est ça que je veux faire ! Je ne savais même pas que ça existait. »

Elle quitte sa région pour venir suivre la formation de berger-vacher au lycée de Soeix, près d’Oloron. L’été, elle fait sa première estive en vallée d’Aspe. « Mes patrons m’ont installée à la cabane et sont redescendus le jour même. Je suis restée toute seule, ça y était, j’étais bergère ! Mais le lendemain matin, quand je me suis levée, plus de brebis. J’avais perdu le troupeau ! Il faisait un brouillard pas possible, j’ai donc suivi les crottes qui m’ont amenée jusqu’aux crêtes, où elles pâturaient. Cette année-là, j’étais juste embauchée pour le gardiennage. Je ne trayais pas et ne fabriquais pas de fromage. Mais ça m’a appris à les observer. Moi qui bourlinguais pas mal à l’époque, en Inde, en Afrique, cette saison en estive a été un tel dépaysement que j’ai eu l’impression de faire un grand voyage ! »

Isabelle a travaillé quatre étés de suite à la cabane de Bonaris, chez Michel et Adrienne, éleveurs à Lescun, en vallée d’Aspe. Pour s’assurer une activité l’hiver, elle a créé le premier groupement d’employeurs de la vallée d’Ossau, en démarchant plusieurs bergers, pour qui elle a travaillé en remplacement.

Lorsqu’elle devient mère d’un petit garçon, il ne lui est plus possible de monter à Bonaris, située à deux heures de marche de la route. Elle rencontre Anne, bergère et mère de famille, qui lui propose de travailler avec elle. Le feeling passe bien, à un tel point qu’elle et son compagnon, Joseph, proposent un parrainage à Isabelle, en vue de s’associer. Le parrainage est une sorte de stage rémunéré et réservé aux candidats à l’installation, effectué sur les lieux où le stagiaire souhaite s’installer.

L’appel de la montagne

C’est le début de l’été, les bêtes s’apprêtent à monter en estive. La transhumance du Haut-Ossau, qui a lieu chaque année début juillet, est un jour de fête pour les bergers. Une tradition qui se perpétue depuis des décennies et qui reste une attraction très populaire. Au passage des troupeaux dans les villages, les gens se penchent aux fenêtres, sortent des maisons, cessent leurs activités pour admirer le défilé. Véritable parade de bestiaux, brebis, vaches et chevaux déambulant au rythme des sonnailles.

Au Bénou, le troupeau est escorté d’une quinzaine de personnes, amis, voisins et curieux, désireux de faire partie du voyage. D’autres viendront se greffer en chemin. « On attend ce moment, on est content de remonter car ça fait partie de la vie de berger, confie Isabelle. On vit au rythme des saisons et on sait que là-haut, quand l’herbe est grasse et que ça sent le serpolet, les bêtes vont se régaler. » Il faut trois heures de marche depuis le Bénou pour arriver à Laruns, où les troupeaux sont attendus par une foule de spectateurs. Les olas successives et les applaudissements redonnent de l’ardeur aux éleveurs, fiers de montrer leur bétail. « Quel spectacle ! s’exclame un vieux berger. Quels troupeaux ! De sacrées belles bêtes ! Des vaches avec des culs comme ça ! fait-il en écartant les bras. C’est merveilleux ! Il n’y a qu’ici qu’on peut voir ça ! » À la sortie de Laruns, dans la pénombre, une fois franchi le dernier lampadaire, l’adrénaline retombe et le plus dur reste à venir. Il fait nuit noire et la route est encore longue, avec une rude montée jusqu’aux Eaux-Chaudes. Entre les falaises, le son des cloches résonne encore plus fort qu’ailleurs et entraîne les plus las. « Allez, on tient le bon bout ! Encore 20 kilomètres ! »

Magnabaigt, une cabane de filles

Monique et Brigitte partagent la cabane de Magnabaigt, au pied de l’Ossau, avec leurs filles. Elles font partie des toutes premières femmes, il y a trente ans, à être montées en estive en famille. « Ma première fille n’avait pas 1 an la première fois, mais cela me paraissait évident de monter avec mes enfants. Les curieux venaient voir s’il y avait bien un bébé à la cabane, se souvient Brigitte. La nouvelle avait fait le tour de la vallée et du coup, ils nous apportaient les chocolatines et les croissants. »

Il y a quarante ans, le métier de berger était encore l’apanage des hommes

Monique et Brigitte, filles de berger, ont passé l’été très jeunes à l’estive elles aussi, avec leur père. « Maman faisait le ravitaillement avec l’âne, raconte Monique. Elle montait le matin et redescendait le soir. Mais je pense qu’elle aurait beaucoup aimé rester vivre en montagne. C’est elle qui nous a transmis ça. Le fait d’être montées petites, c’est sans doute ce qui nous a donné envie de continuer. » Il y a quarante ans, le métier de berger était encore l’apanage des hommes. Souvent, c’était au cadet de la famille que l’on confiait le troupeau. Il suivait les déplacements saisonniers des brebis depuis la montagne, l’été, jusqu’aux basses terres du Gers et du Bordelais, l’hiver. Les conditions de vie dans les cabanes étaient moyenâgeuses et ce n’est que dans les années 1990, lorsqu’il a fallu les mettre aux normes européennes, qu’elles ont été aménagées avec une pièce spécifique pour la fabrication du fromage et l’installation de l’eau chaude et des sanitaires.

Monique, qui partage la cabane de Magnabaigt, au pied de l’Ossau, avec Brigitte, fait partie des toutes premières femmes à être montées en estive en famille, il y a trente ans.

Monique, qui partage la cabane de Magnabaigt, au pied de l’Ossau, avec Brigitte, fait partie des toutes premières femmes à être montées en estive en famille, il y a trente ans.

Laurence Fleury

Magnabaigt est une cabane relativement confortable, avec une grande pièce à vivre, un saloir, une salle de fabrication. Et à l’étage, une dizaine de lits superposés dans un dortoir. « Le fait d’avoir des cabanes plus agréables a permis à des familles de monter et a donc entraîné un rajeunissement et une féminisation du métier, explique Monique. On a aujourd’hui pas mal de jeunes qui veulent s’installer et qui voudraient vivre de ce métier, mais les estives ne sont pas extensibles. »

À Magnabaigt, Monique et sa fille Mariluz s’activent à la préparation du fromage.

À Magnabaigt, Monique et sa fille Mariluz s’activent à la préparation du fromage.

Marie-Catherine, la fille de Brigitte, s’est associée avec son père et développe son troupeau de chèvres, sa sœur Françoise attend que son père ait pris sa retraite pour s’installer. Mariluz, la fille de Monique, aide sa mère aux chèvres mais peut prêter main-forte aux brebis. « On sait qu’on peut compter les unes sur les autres, on peut se relayer, ce qui n’est pas toujours possible dans certaines estives où chaque berger s’occupe de son troupeau. »

Élise, bergère sans terre

Si la plupart des cabanes sont aujourd’hui relativement bien aménagées, il en reste quelques-unes encore très vétustes. Élise passe l’été à Salistre, une estive haut perchée au-dessus d’Etsaut, en vallée d’Aspe, à plus de deux heures de marche du bout de la piste. La cabane est plantée face à l’imposant Soum de Mondaut, le deuxième plus haut sommet de la vallée d’Aspe. À l’intérieur, une pièce minuscule meublée d’un lit et d’une table. Pas de panneau solaire ni d’eau courante, Élise s’éclaire à la bougie et fabrique son fromage dans un préfabriqué monté en hélicoptère en début de saison. L’eau, glacée, coule directement de la source dans un tank installé devant la maisonnette. Son premier mois à l’estive, elle le passe à Luchary, dans une autre cabane, encore plus petite, sans WC et loin de la source. Elle doit acheminer l’eau jusqu’à la cabane dans des bidons, transportés à dos d’âne.

Pendant la transhumance de printemps, Élise conduit son troupeau en estive, où les bêtes pourront se nourrir d’herbes de montagne.

Pendant la transhumance de printemps, Élise conduit son troupeau en estive, où les bêtes pourront se nourrir d’herbes de montagne.

À 7 heures du matin, la bergère s’en va chercher le troupeau pour la traite. « Txiauri ! Txiauri ! Come on, les girls ! Ossau, passe à droite », fait-elle à son chien, un border collie qui file derrière le troupeau pour le rassembler.

« Quel spectacle ! Quels troupeaux ! De sacrées belles bêtes ! Des vaches avec des culs comme ça ! C’est merveilleux ! Il n’y a qu’ici qu’on peut voir ça ! »

Élise ne trait que le matin. « Toute seule, j’en ai pour plus de deux heures. Ensuite, j’envoie les brebis pâturer et je fabrique le fromage. L’après-midi, je les rejoins, jusqu’au coucher du soleil. » Et lorsque la brume remonte et vient envelopper la montagne, les brebis s’étalent dans la pente, jamais pressées de rentrer. C’est à cette heure qu’elles mangent le mieux, lorsque l’humidité laisse s’échapper les odeurs de la réglisse et du serpolet. Élise stocke ses fromages dans un minuscule saloir creusé dans le rocher. Tous les six jours, son compagnon assure le ravitaillement et redescend les fromages avec Pablo, son âne. « Ici, on vit comme autrefois. On trait à la main, on fait tout à pied. De toute façon, je n’aurais pas voulu d’une estive accessible en voiture, ça n’a pas le même charme. Si je pouvais tout laisser sur place d’une année sur l’autre, je n’aurais plus besoin de l’héliportage de début et de fin de saison. Dès que la cabane sera rénovée et qu’on n’aura plus à trimbaler les chaudrons ni les réchauds, je me passerai de l’hélico. »

Élise passe l’été à Salistre, une estive haut perchée au-dessus d’Etsaut, en vallée d’Aspe, où elle fait paître ses brebis manech tête noire.

Élise passe l’été à Salistre, une estive haut perchée au-dessus d’Etsaut, en vallée d’Aspe, où elle fait paître ses brebis manech tête noire.

Laurence Fleury

L’hiver, elle est bergère sans terre, c’est-à-dire qu’elle achète l’herbe qu’elle donne à pâturer à ses brebis, sur des terrains qui ne lui appartiennent pas. Originaire de Normandie, elle n’est pas issue du milieu agricole. « Mon père était fromager en Normandie. J’ai donc commencé à travailler dans une fromagerie. Mais j’avais l’impression d’être à l’usine et je rêvais de vivre en montagne. Une amie m’a parlé des Pyrénées et m’a mise en lien avec des bergers. C’est comme ça que j’ai commencé, d’abord comme salariée. Mais je voulais travailler pour moi, avoir mon propre troupeau. Je me suis fait parrainer mes brebis : toute ma famille, mes amis, des inconnus ont participé. Cela m’a aidée à m’installer. J’ai choisi des manech tête noire parce que je les trouve jolies. Elles donnent moins de lait que les basco-béarnaises mais elles sont rustiques, elles ont des cornes magnifiques, mangent de tout et surtout elles agnèlent toutes seules. Je n’ai pas besoin d’être derrière elles pour les aider à sortir l’agneau. »

Élise ne trait que le matin. Toute seule, elle en a pour deux heures.

Élise ne trait que le matin. Toute seule, elle en a pour deux heures.

Laurence Fleury

Élise fait agneler ses brebis en février pour fabriquer le plus longtemps possible à l’estive. « C’est là-haut que le fromage est le meilleur ! Ce travail devrait être reconnu à sa juste valeur et bénéficier d’une distinction particulière, selon des critères éthiques bien précis comme le fait de traire à la main, de fabriquer en montagne et d’entretenir les estives », précise la bergère. Toutes les semaines, Élise déplace le parc de nuit de son troupeau pour nettoyer la montagne. « Je fais des pâquerettes avec mes filets, vu du ciel, c’est du Land Art ! Cela permet de nettoyer le sol à mesure que les brebis y dorment. À terme, j’espère que cela redonnera de la belle herbe bien verte. »

Agnès, stagiaire à Ibech

5 h 30 du matin, Agnès enfile sa tenue de traite tandis qu’André, son maître de stage, serre le troupeau dans le parc. « Le plus dur, ce sont les quatre premières, confie Agnès en tirant le lait. Le matin, j’ai les doigts tout rouillés, à un tel point que je n’arrive même pas à couper mes tartines ! Je m’étais entraînée avant de monter, mais j’ai quand même mal aux mains. Du coup, je n’essaie pas d’aller aussi vite qu’André, c’est impossible. »

Agnès, 30 ans, bergère stagiaire, passe son premier été à l’estive à Ibech. Avant de se lancer dans une formation de berger-vacher à Oloron, elle était factrice.

Agnès, 30 ans, bergère stagiaire, passe son premier été à l’estive à Ibech. Avant de se lancer dans une formation de berger-vacher à Oloron, elle était factrice.

Laurence Fleury

Agnès suit la formation qui prépare au métier de berger salarié. C’est son premier été à l’estive. Fille de facteurs, elle a commencé sa carrière comme factrice, avant d’annoncer à sa famille qu’elle rêvait d’être bergère. « J’ai toujours voulu faire ça, mais je m’imaginais qu’il fallait être fille d’agriculteur et je n’ai jamais osé en parler. J’étais persuadée qu’on me dirait que c’est de la folie, qu’il n’y a pas de terre à me transmettre. J’ai gardé ce rêve enfoui en moi. Mais à bientôt 30 ans, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. J’ai découvert la formation « berger-vacher » au lycée agricole de Soeix, à Oloron, et je me suis présentée. En attendant le début de la formation, je suis venue travailler à Laruns, comme serveuse dans un bar, et j’ai sollicité tous les bergers du coin pour essayer d’apprendre à traire avant de démarrer les cours. »

Cet été, elle partage la cabane d’estive avec André, Yves et Simon, exploitants agricoles de la vallée d’Ossau depuis des générations. « On accueille des stagiaires chaque année et beaucoup sont des filles qui viennent d’ailleurs. On ne pourrait pas faire autrement car on manque de main-d’œuvre, explique André. Les filles sont aussi valables que les hommes. Moi, je n’ai rien à y redire. On a bien reçu quelques poètes qui croient que c’est un boulot facile, mais ceux-là ne restent pas longtemps. »

Et de poursuivre : « Il y a trente ans, il n’y avait pas de bergère. C’était un métier réservé aux hommes. Ici, il y avait mon vieil oncle, Auguste le cadet, qui gardait le troupeau, l’été en montagne, l’hiver dans le Gers. Il est resté célibataire toute sa vie. Il montait d’une cabane à l’autre, entre Ibech, Bious et Gaziès, à mesure que l’herbe venait à manquer. Et dans le Gers, il était hébergé chez les gens qui nous prêtaient leurs terres pour le troupeau. Aujourd’hui, la main-d’œuvre dans les familles n’est plus ce qu’elle était. Du coup, on est obligé de prendre des stagiaires ou des salariés. » Agnès a appris à fabriquer le fromage et à garder le troupeau. Dans la journée, il lui arrive de rester seule à l’estive tandis que les hommes descendent faire les foins. « J’ai l’impression d’être coupée du monde ici ! Ça fait à peine un mois que je suis montée mais j’ai complètement déconnecté avec la vie d’en bas. Mon rêve serait de m’installer avec mon troupeau et de vivre de ce que je produis : mes légumes, mon pain, mes poules… C’est en lisant les ouvrages de Pierre Rabhi (1) que j’ai eu le déclic et que j’ai compris que c’était possible, même hors cadre familial. Dans l’idéal, j’aimerais avoir un troupeau transhumant. Je sais qu’il est très difficile ici de trouver une estive et presque impossible de s’installer si l’on n’est pas issu du milieu agricole. Mais je pense qu’il suffit de faire un petit pas de côté, en dehors du bassin producteur des trois vallées, pour y arriver malgré tout, sans gêner personne. »