Le Mag a 10 ans : cinq ans après notre reportage, que sont devenues nos bergères ?

« Je suis convaincue d’être à ma place. Ce quotidien me nourrit, c’est ma façon de participer au bien-être de la planète »

Isabelle vit au Benou avec Nils, 11 ans aujourd’hui, qui épaule sa mère au gardiennage et à la traite. Un vrai petit berger qui connaît déjà le métier sur le bout des doigts. Le visage marqué par une vie souvent dehors, l’éleveuse ne cache pas sa fatigue. « Mais je suis convaincue d’être à ma place, assure-t-elle. Ce quotidien me nourrit, c’est ma façon de participer au bien-être de la planète. Il m’a fallu des années pour comprendre ce que les brebis me racontent ; j’ai longtemps douté de moi, mais les solutions étaient devant mon nez. Aujourd’hui, tout est plus fluide… » « Du moins, en passe de l’être, se reprend-elle. Et j’aime vraiment cette vie que je me suis choisie. »

Agnès et Nicolas, bientôt propriétaires

En 2015, Agnès, qui était stagiaire en vallée d’Ossau, a ensuite enchaîné trois saisons comme bergère salariée au Pays basque, avant de s’installer avec Nicolas, son compagnon, berger lui aussi. Il y a deux ans, ils ont eu une petite fille, Faustine, et vivent tous les trois dans un mobile home sur des terres qu’ils louent à Esquiule pour leur petit troupeau, une centaine de brebis Manech tête noire.

« Je n’imaginais pas que s’installer prendrait autant de temps »

Agnès et Nicolas viennent de signer l’achat d’une ferme à Géronce et emménageront une fois leur bergerie construite. « Je n’imaginais pas que s’installer prendrait autant de temps », confie Agnès, de nature impatiente, et dont le parcours s’est pourtant déroulé sans anicroche. Le couple loue 15 hectares à une paysanne retraitée pour un prix très raisonnable et monte l’été en estive à la cabane de Cap-de-Guerren en vallée d’Aspe. « En tant que bergers sans terre, on aurait pu tomber sur un propriétaire qui profite de la situation en faisant flamber les prix, mais ça n’a pas été le cas, et nos voisins, ainsi que les associations de producteurs fermiers du Pays basque, nous ont bien accompagnés au début. »

Agnès était stagiaire en vallée d’Ossau en 2015. Aujourd’hui, avec son compagnon, elle loue 15 hectares à Esquiule. Ils viennent de signer l’achat d’une ferme à Géronce.

Agnès était stagiaire en vallée d’Ossau en 2015. Aujourd’hui, avec son compagnon, elle loue 15 hectares à Esquiule. Ils viennent de signer l’achat d’une ferme à Géronce.

Laurence Fleury

Le couple se relaie un jour sur deux pour s’occuper de Faustine ou du troupeau. Ils fabriquent un fromage certifié bio qu’ils livrent tous les quinze jours aux particuliers et à quelques épiceries. « Nos premiers fromages étaient prêts à la vente au moment du premier confinement, poursuit Agnès. On a dû faire jouer notre réseau d’amis pour les écouler, ce qui nous a permis de constituer une clientèle fidèle. » Les jeunes éleveurs ont trouvé leur rythme, vendent leur lait directement à une fromagerie deux jours par semaine sans faire le fromage, ont créé un groupement d’employeurs et emploient une salariée deux demi-journées. Et Agnès s’octroie même une soirée pour jouer de la musique. « La preuve qu’avec un petit troupeau d’une centaine de brebis, on peut vivre à deux et créer de l’emploi. »

Élise, éleveuse et militante

Comme Agnès, Élise élève des brebis Manech en agriculture biologique. Elle vit avec Olivier et Margaux, son compagnon et leur fille de 5 ans, au milieu des brebis, vaches béarnaises et Aubrac, lapins, poules et dindons gascons à Tardets. « Une vraie ferme comme il y a cinquante ans, où tous les animaux sont en interaction. Mes brebis restent ici quatre mois de l’année avant de partir en transhumance, d’abord à Issor puis au-dessus d’Etsaut au printemps jusqu’en octobre. »

Élise élève des brebis Manech en agriculture biologique. Elle vit avec Olivier et Margaux, son compagnon et leur fille de 5 ans, au milieu des brebis, vaches béarnaises et Aubrac, lapins, poules et dindons gascons à Tardets. 

Élise élève des brebis Manech en agriculture biologique. Elle vit avec Olivier et Margaux, son compagnon et leur fille de 5 ans, au milieu des brebis, vaches béarnaises et Aubrac, lapins, poules et dindons gascons à Tardets. 

Laurence Fleury

Élise était bergère sans terre et occupait deux cabanes sans électricité il y a sept ans. La cabane de Salistre, qu’elle partage désormais avec Bénédicte, éleveuse à Féas, a été entièrement refaite et mise aux normes. Là-haut, elle fabrique du fromage d’estive sous la marque Pé Descaous, qui symbolise la cohabitation possible entre l’ours et le berger. Une marque créée par le Fonds d’intervention écopastoral (FIEP) en 1995 pour favoriser la vente directe chez les producteurs. Elle valorise l’image d’un terroir de qualité et de pleine nature, reconnaissable à l’empreinte de la patte de l’ours.

Il y a sept ans, Élise était bergère sans terre. Elle partage désormais la cabane de Salistre, où elle fabrique du fromage d’estive sous la marque Pé Descaous.

Il y a sept ans, Élise était bergère sans terre. Elle partage désormais la cabane de Salistre, où elle fabrique du fromage d’estive sous la marque Pé Descaous.

Laurence Fleury

« C’est grâce à l’argent pour la protection des troupeaux face à l’ours qu’il y a encore des bergers dans les Pyrénées. J’en suis l’exemple parfait, assure-t-elle. La plupart des néoruraux qui se sont installés ont démarré comme salariés grâce aux subventions dédiées. » La mise en place par l’État de mesures pour une meilleure cohabitation entre l’ours et les activités pastorales ne date pas d’hier. En 2021, 3,6 millions d’euros ont été alloués à la protection des troupeaux par le ministère de l’Agriculture, incluant le financement de 500 postes de bergers sur tout le massif pyrénéen.

Élise, Agnès et Isabelle traient leurs brebis à la main et revendiquent ce contact avec l’animal. Toutes les trois sont parvenues à s’installer, à monter leur troupeau l’été à l’estive et à vendre leurs fromages en circuit court. Elles sont aussi la preuve qu’il est possible de vivre de ce métier sans être issu du milieu agricole.

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