Le loup en Dordogne et en Gironde : comment se préparer à cohabiter avec lui ?

Les éleveurs du Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam)- PPML (Produire partager manger local) ont engagé « une démarche pionnière, innovante et pertinente », apprécie Olivier Thaler. C’est pour anticiper, plutôt que d’agir « mal et dans l’urgence », qu’une vingtaine d’éleveurs de la Double (sur 31 communes périgourdines et quatre communes girondines) se sont engagés dans un plan de prévention du risque de prédation.

Une approche pragmatique

« À partir de 2017-2018, on voyait ce qui se passait vers l’arc alpin [NDLR : la présence du loup a été attestée, dans le Mercantour, en 1992]. Certains collègues qui abandonnaient, d’autres qui se reconvertissaient », rappelle le président du Civam, Éric Guttierrez. Une rencontre a été décisive, souligne cet éleveur ovin installé à Saint-Christophe-de-Double : celle d’Antoine Nochy. Disparu en 2021, cet écologue et philosophe qui avait travaillé à Yellowstone, aux États-Unis, défendait une approche pragmatique (1). « Si on veut protéger le loup, il faut protéger les éleveurs », résume Hadrien Raggenbass. Ethologue et bioethnologue, cet ancien étudiant d’Antoine Nochy a repris le flambeau à la tête de l’association Houmbaba.

Éric Guttierrez et Hadrien Raggenbass.

Éric Guttierrez et Hadrien Raggenbass.

Stéphanie Claude

C’est lui qui va recevoir les informations remontées du terrain par les « vigies loup » que le Civam veut poster dans la Double. Une condition pour jouer « les yeux du réseau d’entente » : être un utilisateur régulier (chasseur, forestier, randonneur) des espaces naturels du territoire (2). Samedi 23 avril, à Saint-Christophe, l’éthologue a formé ses premiers informateurs.

Les bons indices

Que devront-ils surveiller ? Une empreinte symétrique, avec quatre doigts terminés par des griffes ? Une photo avec une échelle. Une crotte en serpentin (comme celle du renard), mais de bonne taille ? Hop, direction un sac plastique zippé. « De la science participative, avec les gens qui connaissent le territoire », promet l’animateur du réseau qui analysera les données.

Ce moulage est celui d’une empreinte de loup relevée par Hadrien Raggenbass sur le plateau de Millevaches, en Limousin. Elle mesure environ 13 cm sur 10.

Ce moulage est celui d’une empreinte de loup relevée par Hadrien Raggenbass sur le plateau de Millevaches, en Limousin. Elle mesure environ 13 cm sur 10.

Stéphanie Claude

« Si on veut protéger le loup, il faut protéger les éleveurs »

« Si on ne réfléchit pas ensemble, tous, ça ne marchera pas », martèle Éric Guttierrez. En tant que berger transhumant, il a pu observer les tensions générées par la réimplantation de l’ours dans les Pyrénées. « L’enjeu, c’est la survie de l’élevage extensif dans la Double. »

Un diagnostic de vulnérabilité des troupeaux a été lancé. Éric Guttierrez a déjà adopté les patous pour veiller sur ses 300 brebis. « Mes collègues éleveurs bovins ont commencé aussi à changer leurs habitudes, par exemple en faisant vêler les vaches au plus près d’eux », précise-t-il. Ne pas aller voir ses bêtes à la même heure tous les jours peut aussi être un bon moyen de perturber le prédateur.

Les éleveurs doubleauds se forment par exemple sur la question des clôtures électriques. « Pour être efficaces, elles doivent ne pas laisser plus de 20 cm d’espace au sol, et être hautes d’au moins 1,20 m. On doit mesurer au moins 1 000 volts au tensiomètre pour qu’un prédateur ressente une douleur suffisante », expose le président du Civam.

« Le loup doit craindre l’homme, il doit nous éviter », poursuit-il. À ses côtés, Hadrien Raggenbass invite les éleveurs à « être intransigeants » : « Tous les prédateurs ont un concept des représailles. » Quitte à envisager une réponse létale, strictement contrôlée : « Mon principal objectif, c’est la protection du loup. Il faut être prêt à éliminer un individu problématique : faire cela, c’est sauver les autres. »

(1) Antoine Nochy avait publié en 2018 « La Bête qui mangeait le monde », chez Arthaud.