L’argot de bureau : la « disruption », pas si révolutionnaire

Depuis une petite dizaine d’années, l’un des mots d’ordre des dirigeants (économiques, et certains, politiques) est de « disrupter », pour ne pas se faire « disrupter ». Depuis une petite dizaine d’années, l’un des mots d’ordre des dirigeants (économiques, et certains, politiques) est de « disrupter », pour ne pas se faire « disrupter ».

« Chez Work’ Innoveo, nous avons eu une vision pour demain » : il a suffi d’une phrase du directeur de l’innovation de ce cabinet de conseil en management imaginaire pour conquérir son audience. Arrivé sur scène équipé d’un casque de réalité virtuelle, il poursuit : « Pourquoi vouloir ménager ses équipes, respecter ses collaborateurs, pourquoi ne peut-on jamais exprimer toute la frustration que l’on ressent au bureau ? »

« Renversons la table avec ce petit casque : dans le métavers, ce champ virtuel de tous les possibles, vous pourrez agresser verbalement et physiquement tous les collègues que vous détestez, mettre le feu aux ordinateurs, sans aucune conséquence dans la vraie vie ! Le résultat ? Des équipes apaisées. Est-ce une simple nouveauté ? Non, simplement la clé d’un management qui déménage sans ménagement, une révolution disruptive ! »

Depuis une petite dizaine d’années, l’un des mots d’ordre des dirigeants (économiques… et certains, politiques) est de « disrupter », pour ne pas se faire « disrupter ». Cet anglicisme, acclamé ou moqué, désigne les nouveaux modes de fonctionnement des entreprises en croissance : grosso modo, c’est ce que l’on peut qualifier d’« innovation de rupture », en gestion.

Court-circuit

Pour comprendre cet esprit de rupture, il faut se tourner vers la physique : dans le champ lexical de l’électricité, une « force disruptive » est une décharge électrique soudaine, qui s’accompagne d’une étincelle. C’est un court-circuit.

Il suffira d’une étincelle pour allumer un secteur tout entier : une idée, donc, accompagnée d’un business model structuré, qui prend le contre-pied des conventions. Le publicitaire Jean-Marie Dru a défini le concept en 1992, mais le professeur américain Clayton Christensen l’a théorisé en 1997 en sciences de gestion. L’innovation incrémentale, qui permet d’améliorer les produits qui existent déjà de manière continue, est trop coûteuse.

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L’invention de nouveaux codes est donc au cœur du concept : dans chaque secteur, une entreprise choisit d’aborder le marché par le bas, de se servir des nouvelles technologies pour proposer des produits ou des services moins chers ou délaissés par les acteurs historiques.

Uber, Airbnb, Lydia, Doctolib

Ils démocratisent une pratique, et finissent par écraser les mastodontes passés pour rafler la mise. Les exemples sont bien connus : Uber a « disrupté » les taxis, Airbnb le marché de l’hôtellerie, et les jeunes pousses françaises savent qu’elles ont mis la main sur leur domaine quand « faire un Lydia » ou « prendre un rendez-vous sur Doctolib » deviennent des phrases du quotidien.

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