La chronique de Jean-Claude Guillebaud : retour sur une guérilla maritime

Il opposait l’Islande à la Grande-Bretagne dont les chalutiers venaient pêcher près des côtes islandaises. Or les stocks de morue étaient la principale ressource des 370 000 habitants de ce minuscule État. Au début, chacun pensait en Europe que les pêcheurs venus notamment d’Écosse ne feraient qu’une bouchée de ces « petits » Islandais.

Jean-Claude Guillebaud.

Jean-Claude Guillebaud.

« S O »

Courage et ingéniosité

Or, contre toute attente, ceux-ci avaient décidé ne résister à ce qu’ils vivaient comme un « pillage ». Derrière ce mot, il faut comprendre que, juridiquement, le problème concernait la règle à appliquer pour savoir jusqu’à quelle distance de ses côtes un pays était en droit de protéger ses zones de pêche. L’Islande n’avait cessé d’élargir unilatéralement cet espace.

En 1972, elle l’avait étendu à 50 milles nautiques (92,6 km), puis en 1975 à 200 milles (370,4 km). Cette année-là, la question de la morue s’était dangereusement envenimée. Les Islandais, dépourvus de moyens militaires, durent faire preuve de courage et d’ingéniosité. C’est une sorte de guérilla maritime que j’ai eu le privilège de suivre. D’abord sur un navire des garde-côtes.

Armés de bouts de ficelles et d’audace, les Islandais étaient ainsi parvenus à tenir tête à la puissante Royal Navy pour faire modifier le droit de la mer

Derrière leur bateau, ils avaient installé un puissant filin, muni à son extrémité d’une énorme pince coupante. Prenant tous les risques, ils fonçaient sur le chalutier britannique (ou allemand) et passaient entre ledit bateau et le chalut qu’il tirait. L’expérience aidant, ils parvenaient à couper presque chaque fois le filet qui coulait au fond. À force, il s’agissait de rendre la pêche de plus en plus coûteuse, assez pour que les marins venus d’ailleurs rentrent chez eux.

Le droit de la mer modifié

Avec leur avion, les mêmes garde-côtes avaient entrepris de photographier un par un les chalutiers qui croisaient par dizaines dans leurs 200 miles. J’ai participé à plusieurs de ces opérations. L’avion devait survoler d’assez prêt le chalutier pour en capturer l’image. En dépit des trente-quatre années écoulées (depuis 1975), je me souviens encore, avec un peu d’effroi et d’admiration, de ces exercices de voltige aérienne.

Au final, les Islandais furent victorieux au bénéfice de l’Islande certes mais aussi d’innombrables autres pays. En effet, ce conflit posa les bases de la notion de zone économique exclusive (ZEE) qui fut officialisée et généralisée par la convention de Montego Bay (Jamaïque) en 1982. Armés de bouts de ficelles et d’audace, les Islandais étaient ainsi parvenus à tenir tête à la puissante Royal Navy pour faire modifier le droit de la mer.