Guerre en Ukraine, météo : l’explosion du prix du blé sème l’inquiétude dans le monde

1. Ukraine Russie, le grenier à blé est en feu

À elles deux, Russie et Ukraine pèsent 30 % des exportations mondiales. Or la guerre fait rage en partie sur les fertiles « terres noires », un grenier à blé mais aussi à maïs et à tournesol, dont l’Ukraine est le premier exportateur mondial d’huile et de semences. « L’essentiel des combats a lieu à l’est du Dniepr où l’on produit surtout du blé », indique Pierre Blanc, professeur de géopolitique à Bordeaux-Sciences-Agro. La viabilité du « grenier de la Mer Noire » est-elle menacée ? « On ne connaît pas l’état réel de la dégradation des sols, ni la capacité à mobiliser les intrants », répond-il : « Le gouvernement ukrainien a pris soin de limiter la mobilisation militaire des agriculteurs, mais la récolte pourrait être amputée de 20 à 50 %. »

Le prix du blé, première céréale mondiale, a atteint des sommets en mai 2022

Le prix du blé, première céréale mondiale, a atteint des sommets en mai 2022

Archives Michel Amat

Ce n’est pas tout : les sanctions contre Moscou pourraient obérer la production russe. Et le blocus des ports d’Ukraine (Odessa, Kherson, Mikolaïv) paralyse la sortie de sept millions de tonnes de blé, difficiles à évacuer en camion ou en train, même si les ports roumains (Galati, Constanza) sont mis à contribution. « L’Union européenne a pris la mesure du défi logistique et vient de décider un plan d’évacuation des excédents ukrainiens pour apaiser la crise alimentaire et libérer les silos pour la future récolte », souligne Pierre Blanc.

2. Sécheresse, inondations, les caprices de la météo

La pénurie de blé ukrainien inquiète d’autant plus que la situation est partout difficile. Au Canada, deuxième exportateur, les inondations au Manitoba, qui empêchent de planter le blé, ont succédé à la sécheresse en Alberta. Et comme ailleurs, la hausse du prix des engrais, dont beaucoup viennent de Russie, alourdit les coûts de production. Autres grands producteurs, l’Argentine et l’Australie sont au maximum de leurs capacités exportatrices. Quant à la France, quatrième exportateur, la sécheresse qui s’amplifie pourrait amputer les rendements de 40 % dans certaines régions.

En Inde, le gouvernement Modi a déclenché le 18 mai un vent de panique sur les marchés en annonçant la suspension de ses exportations de blé. Décryptage de Pierre Blanc : « Les excédents indiens ne sont pas considérables mais si l’annonce fait tant de bruit, c’est que l’Inde se présentait comme alternative à la défection de l’Ukraine. Or la sécheresse dans le Pendjab et l’Uttar Pradesh a tari cette perspective. » Critiquée par le G7, l’Inde a envoyé un mauvais signal, celui d’un recul du multilatéralisme à l’heure où il est si nécessaire.

Récolte de blé dans le Rajasthan. L’Inde a annoncé le 18 mai la suspension de ses exportations de blé, amplifiant la hausse des prix mondiaux.

Récolte de blé dans le Rajasthan. L’Inde a annoncé le 18 mai la suspension de ses exportations de blé, amplifiant la hausse des prix mondiaux.

AFP

3. Maghreb, Moyen-Orient et Afrique exposés

Car la situation est inquiétante pour les pays déficitaires. « L’Égypte, premier acheteur mondial de blé, surtout russo-ukrainien, est très exposée, souligne Blanc, ses stocks sont bas, il y a pléthore de ménages pauvres et le pays a connu des émeutes liées à la cherté du pain. » Si tous les pays du Maghreb et du Moyen-Orient sont concernés par la dépendance au blé, l’inquiétude porte avant tout sur les plus fragiles, avec un risque maximal pour le Yémen en guerre.

L’Iran, qui a pu sécuriser en mars un contrat avec la Russie pour 20 millions de tonnes de céréales et d’huile, reste cependant sous la menace de la sécheresse et pénalisé par les sanctions internationales. « Des pays d’Afrique subsaharienne sont aussi concernés, ajoute le spécialiste bordelais. Certes, la production de sorgho, maïs, igname et manioc réduit la dépendance mais dans les villes, on consomme désormais des céréales importées, à commencer par le blé. »

4. Émeutes de la faim, troubles politiques