Guerre en Ukraine : « L’insécurité alimentaire, déjà rehaussée depuis le Covid, va s’accroître »

Pierre Blanc.

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La Russie et l’Ukraine sont des greniers à blé. Quelles conséquences peut avoir ce conflit sur la production ?

Les marchés anticipent déjà une dégradation de ce grenier. Pour l’heure, c’est essentiellement un blocage des ports qui peut hypothéquer l’acheminement de productions, depuis l’Ukraine en particulier. Mais si le conflit dure, que les champs et les infrastructures sont lourdement affectés et que…

Pierre Blanc.

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La Russie et l’Ukraine sont des greniers à blé. Quelles conséquences peut avoir ce conflit sur la production ?

Les marchés anticipent déjà une dégradation de ce grenier. Pour l’heure, c’est essentiellement un blocage des ports qui peut hypothéquer l’acheminement de productions, depuis l’Ukraine en particulier. Mais si le conflit dure, que les champs et les infrastructures sont lourdement affectés et que les agriculteurs ukrainiens payent un lourd tribut, les effets pourraient être beaucoup plus importants. D’autre part, on ne sait pas dans quelle mesure la guerre peut affecter aussi la production russe. Ce qui est sûr, c’est que la Russie a déjà décidé d’interrompre provisoirement ses exportations pour ménager sa population. Ces incertitudes ou ces faits avérés sont d’autant plus à prendre en compte que la Russie et l’Ukraine couvrent le tiers des achats de céréales, de blé en particulier, dans le monde, ce qui est considérable. Poutine a fait des terres russes un vecteur de sa politique de puissance et l’Ukraine un facteur de son affirmation économique.

Le prix du blé a atteint les 400 euros la tonne en début de semaine. Et les marchés restent encore très volatils. A-t-on déjà observé une telle flambée dans le passé ?

On a connu quelques envolées récentes. On a présent à l’esprit celle de 2008, qui a produit ce qu’on a appelé les émeutes de la faim dans certains pays d’Amérique latine et d’Afrique. On oublie souvent qu’il y a eu une réplique en 2010-2011, certains la considérant même comme l’origine des mouvements de révolte dans le monde arabe.

Ces deux chocs successifs étaient d’autant plus inattendus que, depuis la fin du XXe siècle, l’on s’était habitué à des prix relativement faibles. La concurrence forte et sans régulation à laquelle se livraient les zones de production, essentiellement les États-Unis et l’Europe, poussait ces tarifs vers le bas. Un nouveau choc de prix se produit donc avec la guerre en Ukraine, même s’il était déjà engagé du fait de la surchauffe économique en sortie de pandémie. La production alimentaire étant très consommatrice d’énergie, le renchérissement de celle-ci occasionnait déjà une hausse des prix agricoles. Avec le conflit, cette augmentation a été décuplée, ce qui fait de ce choc de prix un moment sans précédent. Reste à voir s’il durera.

Le Yémen, dans la péninsule arabique, est en proie à une guerre dévastatrice depuis 2014 et est désormais au bord d’une catastrophe humanitaire.

Le Yémen, dans la péninsule arabique, est en proie à une guerre dévastatrice depuis 2014 et est désormais au bord d’une catastrophe humanitaire.

AFP

Ce sont les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient qui sont les plus exposés ?

L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient sont en effet deux régions très déficitaires, notamment en blé. D’une part, parce que celui-ci constitue la base alimentaire de ces pays, et d’autre part, du fait des lourdes contraintes agro-climatiques qui pèsent sur eux. Certes, de gros efforts ont été fournis après les indépendances pour parvenir à l’autosuffisance. Cela pouvait avoir une connotation géopolitique, à savoir s’émanciper du grand fournisseur américain. Mais la croissance démographique a souvent absorbé le surcroît de production.

En termes de fragilité, les risques de dépendance diffèrent aujourd’hui d’un pays à l’autre. Ceux du Golfe ont des marges de manœuvre budgétaire qui leur permettent de subventionner les produits agricoles importés en cas de flambée des prix. D’autres pays sont en revanche très exposés aux difficultés. Parce qu’ils sont importateurs mais surtout que les crises qu’ils traversent limitent les capacités d’intervention des États et qu’ils comptent beaucoup de ménages pauvres. C’est le cas de l’Égypte, premier acheteur de blé au monde, essentiellement russe et ukrainien, du Liban, qui se débat depuis deux ans dans une crise financière, de la Tunisie dont la difficile transition politique obère l’économie, et bien sûr du Yémen, de la Syrie, de la Libye et de l’Irak, à peine sortis d’une guerre civile quand ils n’y sont pas encore. Mais certains pays d’Afrique subsaharienne ne sont pas logés à meilleure enseigne.

« La flambée des prix agricoles, si elle dure, pourrait donc réveiller de nouveau des peuples contre des pouvoirs prédateurs, autoritaires »

Existe-t-il déjà un risque de famines ?

Le mot famine a été prononcé dans les plus hautes instances onusiennes, ce qui est à prendre au sérieux. Quand on sait que les grands épisodes de famine se sont arrêtés à la fin du XXe siècle, on mesure ainsi la gravité de ces déclarations. Si pour l’instant on n’en est pas là, il y a fort à parier que l’insécurité alimentaire, déjà rehaussée depuis le Covid, va s’accroître. On sait qu’avec les flambées de prix, les ménages les plus pauvres se nourrissent à l’économie, réduisant de la sorte la diversité de leur alimentation et les apports caloriques. Si la privation totale n’est pour l’heure pas d’actualité, la durée et la gravité du conflit pourraient produire des épisodes de graves manques, à commencer par les pays en détresse qui sont aidés par le Programme alimentaire mondial (PAM). Or, avant même la guerre en Ukraine, cette institution s’inquiétait de son manque de moyens.

Quelles peuvent être les conséquences géopolitiques de cette situation ?