Guerre en Ukraine : « Il ne faut pas que les musiciens russes deviennent otages du conflit »

Yves Sapir : « Faire injonction aux artistes russes de se prononcer, c’est ne pas tenir compte des difficultés qu’ils connaissent dans leur pays ».

Yves Sapir : « Faire injonction aux artistes russes de se prononcer, c’est ne pas tenir compte des difficultés qu’ils connaissent dans leur pays ».

ERIC CABANIS/AFP

« Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, a demandé à Tugan Sokhiev de prendre position contre la guerre, explique Yves Sapir. Mais s’il l’avait fait il aurait été considéré comme un opposant en Russie, et il aurait été passible de 15 ans de prison. Tugan Sokhiev s’est trouvé prit en otage : selon qu’il accède ou pas à la demande de Jean-Luc Moudenc, il allait de toute façon être sanctionné. Et le fait que sa famille soit toujours installée en Russie n’a sans doute pas arrangé les choses. »

Sur Facebook, Tugan Sokhiev dit s’être trouvé dans « l’impossibilité de choisir entre [ses] musiciens russes et français bien aimés », et il rappelle qu’il a « régulièrement invité des chanteurs et des chefs d’orchestre ukrainiens. Nous n’avons jamais pensé à nos nationalités. » Dans « Le Figaro » Jean-Luc Moudenc s’est, lui, déclaré « attristé » par la décision du chef russe, tout en estimant « impensable d’envisager qu’il reste silencieux face à la situation de guerre ».

« Faire injonction aux artistes russes de se prononcer, c’est ne pas tenir compte des difficultés qu’ils connaissent dans leur pays, répond Yves Sapir. Ceux qui ont dénoncé cette guerre mènent bien souvent leur carrière hors de Russie. » Pour les autres, c’est plus difficile. Le jeune pianiste Roman Kosyakov a été interdit de participer au concours de Dublin. Son homologue Alexander Malofeev a eu un récital annulé à Vancouver.

Même la star lyrique Anna Netrebko a dû annuler tous ses récitals pour les mois à venir après des appels au boycott. « Et lors de son dernier concert parisien Nikolaï Lugansky a été surpris de l’ovation qu’il a reçue », témoigne Paul-Arnaud Péjouan, programmateur des festivals L’Esprit du piano, à Bordeaux, et Piano en Valois, à Angoulême.

« Au-delà des artistes, ce sont les œuvres qui subissent cette ‘’cancel culture’’ (en français, ‘‘culture de l’annulation’‘, NDLR), dénonce Yves Sapir. Ce qui aboutit à des situations absurdes : interdire Chostakovitch et sa Symphonie de Leningrad, qui est un hymne à la résistance, ou Tchaïkovski, qui était homosexuel, c’est interdire précisément ce que Poutine combat. »

Emmanuel Hondré : « On ne doit se poser la question de l’annulation que quand des artistes ont affiché un soutien public à un gouvernement belliciste. »

Emmanuel Hondré : « On ne doit se poser la question de l’annulation que quand des artistes ont affiché un soutien public à un gouvernement belliciste. »

Nora Houguenade