Grand cru classé : partie de poker pour le château Giscours en Gironde

La perspective de voir surgir une telle annonce pour le Château Giscours n’est pas farfelue. Un évènement loin d’être anodin dans la vie des affaires bordelaise est intervenu en février dernier : la dissolution et la mise en liquidation du groupement foncier agricole (GFA) du Château Giscours. L’un des deux co-liquidateurs, Guillaume Tari (fils de l’un des héritiers, Pierre Tari,) confirme avoir été missionné « pour vendre, dans un consensus familial, les actifs du GFA dans l’intérêt du cru, comme des associés ».

Tapis de bombes

La dissolution…

La perspective de voir surgir une telle annonce pour le Château Giscours n’est pas farfelue. Un évènement loin d’être anodin dans la vie des affaires bordelaise est intervenu en février dernier : la dissolution et la mise en liquidation du groupement foncier agricole (GFA) du Château Giscours. L’un des deux co-liquidateurs, Guillaume Tari (fils de l’un des héritiers, Pierre Tari,) confirme avoir été missionné « pour vendre, dans un consensus familial, les actifs du GFA dans l’intérêt du cru, comme des associés ».

Tapis de bombes

La dissolution du GFA est une semi-surprise dans la mesure où celui-ci arrivait à expiration le 31 janvier 2022. Le « consensus familial » affiché est plus étonnant dans la mesure où, depuis vingt-cinq ans, Château Giscours a été le théâtre d’affrontements épiques entre les deux branches de la famille Tari soudées chacune autour des deux héritiers, Nicole et Pierre. Glaciales, les relations entre le frère et la sœur, mâtinées d’une pile de procédures devant les tribunaux, ont contribué pendant un quart de siècle à la prospérité de la profession d’avocat d’affaires. « Lors de la dernière assemblée du GFA, il y avait plus d’avocats que d’actionnaires », sourit Nicole Tari. De fait, le « consensus familial » s’est noué sous un tapis de bombes procédurales, dont beaucoup sont encore actives.

Les relations entre le frère et la sœur ont contribué pendant un quart de siècle à la prospérité de la profession d’avocat d’affaires.

La famille Tari, de riches colons de retour d’Algérie, avait acheté Giscours en 1952. Mais dans les repas de famille autour de la cheminée monumentale où est gravée la devise du château – primus inter pares (premier parmi les pairs, NDLR) —, l’harmonie ne se fait guère que sur la passion pour le polo. En 1995, la société d’exploitation dirigée par Pierre Tari est au bord de la faillite. Un troisième acteur, un Hollandais qui a fait fortune dans la grande distribution, est alors invité à la table : Éric Albada Jelgersma.

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Le montage choisi ne pouvait qu’étaler les contentieux dans le temps : aux Tari, la terre et les murs, logés dans un GFA, et à Éric Albada Jelgersma, la société d’exploitation titulaire d’un bail de fermage. Il faut reconnaître que malgré deux vilains scandales de fraude, les millions investis par Éric Albada dans la société d’exploitation placée sous l’égide de son directeur Alexander Van Beek ont permis à Giscours de tenir un rang remarqué dans le monde des grands crus bordelais.

Enquête préliminaire

Entre Nicole, garante d’une certaine orthodoxie familiale et hostile à l’intrusion des Hollandais, et Pierre, plus favorable à une approche « business », Éric Albada, qui n’a jamais caché son projet de devenir propriétaire du joyau de Margaux, a pu un temps trouver chez le second un allié de poids.

Il faudrait un Balzac pour narrer l’interminable succession du patriarche Nicolas Tari, décédé en 2002, et qui avait laissé aux enfants ennemis le soin de se partager à parts égales 52 848 actions du GFA. Retenons qu’à ce jour, au terme de tortueuses arguties juridiques, les parts héritées par Nicole sont gelées. Ce gel est suspendu à de multiples recours et procédures en cours. Précisons aussi qu’une enquête préliminaire pour escroquerie est en cours à la suite d’une plainte de Nicole qui pense avoir été victime d’une tentative de spoliation de ses parts par son frère et le GFA avec la possible complicité des Albada (ce dont tous se défendent).

Il faut dire que Pierre avait discrètement passé de son côté une série d’accords avec la famille Albada Jelgersma (Éric est décédé en 2018) portant sur la vente de ses propres parts. Les Albada soutiennent qu’Éric Albada Jelgersma avait versé 45 millions d’euros en prévision de cette cession. La somme aurait été sécurisée par un nantissement sur une propriété de la famille de Pierre Tari en Provence. Au grand dam de Nicole, en 2019, les Albada entraient au GFA moyennant l’acquisition de 14 400 parts (sur 64 000), soit une partie des parts de Pierre. De quoi placer les Hollandais en position de force dans l’éventualité d’une vente des actifs. D’autant que leur situation de fermier (le bail expire fin 2023) leur accorde un droit de préemption, à condition bien sûr de pouvoir s’aligner sur l’offre la mieux disante.

Mais nulle alliance n’est éternelle. Géré par Louis Tari (l’un des trois fils de Pierre avec Guillaume, cité plus haut), le 30 janvier dernier, le GFA a annulé la décision de gérance du 1er octobre 2020 qui actait la cession aux Albada au motif, notamment que le projet n’avait pas été notifié aux associés. Le protocole serait, lui, dénoncé par les avocats de Pierre. Quant au bail de fermage, il fait désormais l’objet d’une requête en résiliation, les Tari accusant l’exploitant de « fautes lourdes », comme avoir procédé à une coupe massive d’arbres ou encore avoir loué, sans autorisation, des bâtiments à usage hippique. « On se retrouve en famille… », murmure Nicole Tari.

Les Albada contestent

Une tentative d’expropriation, estime-t-on du côté de l’exploitant, qui a immédiatement contesté ces décisions en justice, et demandé en référé l’interdiction de vente des actifs tant que la question de la propriété de la totalité des parts ne serait pas tranchée (la justice devrait se prononcer fin mai sur le référé). Alexander Van Beek, pressentant peut-être une volonté de faire monter les enchères, en perdrait presque son habituelle retenue. « Ça fait vingt-cinq ans que ça dure alors que, quand on est arrivé, Giscours avait 100 millions d’euros de dette. C’est déplorable. Face à des gens comme ça, c’est difficile de tout comprendre. Nous sommes sereins, il y a beaucoup d’opportunisme dans ces procédures », s’étrangle le directeur de la société d’exploitation.

Quand les millions seront sur la table, les egos vont s’apaiser”

« Dès qu’ils voient des sommes pareilles, les gens perdent la boule », balaye Nicole Tari, renvoyant dos à dos les anciens alliés et engageant à « la prudence » sur la perspective d’une vente. Pour nombre d’observateurs, celle-ci apparaît pourtant inéluctable. « Quand les millions seront sur la table, les egos vont s’apaiser », pense un bon connaisseur du dossier. « Mais qui serait prêt à acheter un bien dans une telle situation ? », biche Alexander Van Beek. Aux dires de connaisseurs, la question pourrait tutoyer les 200 millions d’euros.