Flambée des prix de l’essence et du fioul : c’était comment, la « chasse au Gaspi » dans les années 1970 ?

Les enfants des années 1970 s’en souviennent sûrement. À l’époque, en France, on n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées, selon le fameux slogan lancé par le gouvernement. Et, sur une idée du Béarnais Jean Poulit (1), alors directeur de l’Agence pour les économies d’énergie, on « chassait le Gaspi », comme le préconise aujourd’hui l’AIE afin de préserver notre pouvoir d’achat et d’assurer notre indépendance face à la Russie qui fournit 20 % de notre gaz. .

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La flambée du prix de l’”or noir”

Après « Les Trente Glorieuses », trois décennies de forte croissance basée sur la consommation et l’exploitation des énergies fossiles, les pays industrialisés sont alors devenus largement dépendants du pétrole du Moyen-Orient. L’Europe, notamment, importe des pétromonarchies les deux tiers de l’énergie qu’elle consomme. Les pays pétroliers prennent alors conscience qu’ils sont en position de force. Entre 1970 et 1973, le prix de ce qui devient l’ « or noir » double. Mais ce n’est qu’un début.

L’embargo de l’Arabie saoudite

Fin 1973, à la suite de la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins arabes, les pays du Golfe décident, en guise de rétorsion contre les pays alliés à l’État hébreu, de réduire leur production. L’Arabie saoudite, qui fournit à elle seule 21 % de la production mondiale de brut, va encore plus loin en imposant un embargo de ses exportations vers les États-Unis notamment. C’est la panique et le prix du baril flambe.

Une station d’essence à sec.

Une station d’essence à sec.

Archives AFP

En quelques semaines, il est multiplié par quatre, passant de 4 à 16 dollars. Les économies occidentales ne peuvent pas faire face. La croissance s’effondre et le chômage augmente. En France, où de nombreux ménages se chauffent au fioul et où la voiture est en plein boum, on a peur de ne plus pouvoir remplir sa cuve et de ne plus avoir les moyens de faire le plein. Quand on n’est pas confronté à la pénurie d’essence : de nombreuses stations-service se retrouvent à sec.

Vitesse limitée, chauffage réduit, pas de télé après 23 heures.. et on change d’heure !

Face à la crise pétrolière, la vitesse est réduite afin d’économiser du carburant.

Face à la crise pétrolière, la vitesse est réduite afin d’économiser du carburant.

Archives AFP

Pour réaliser des économies d’énergie, les émissions de télévision sont arrêtées à partir de 23 heures, les vitrines des magasins sont éteintes la nuit, et, surtout, la limitation de vitesse est abaissée. Le 9 novembre 1974, sur les autoroutes et les nationales, où elle n’était pas réglementée, la vitesse maximale est de 120 km/h et à 90 km/h sur les routes.

Le 4 décembre 1974, un décret prévoit de limiter le chauffage en plafonnant à 20 degrés la température « dans les locaux à usage d’habitation, d’enseignement, de bureaux ou recevant du public », du 15 octobre au 15 avril. Certains hommes politiques militent pour le port du pull-over, à l’instar du maire de La Rochelle, Michel Crépeau :

« Alors ça paraît ridicule comme ça, mais tout le monde nous parle de crise, de l’énergie, etc. Eh bien, si tout le monde porte un pull-over, on pourrait très bien chauffer les bureaux à 18 degrés au lieu de les chauffer à 24 degrés. C’est un exemple parmi d’autres. Dans la société française actuelle, on est surpris par les évidences. »

C’est aussi dans ce contexte que, dès le mois de décembre 1973, Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, lance l’idée d’un changement d’heure à la fin du mois de mars pour limiter la consommation d’énergie dans les foyers.

VGE impose la mesure en 1976, deux ans après son élection à la présidence. Surnommé « l’heure Giscard », le changement d’heure a suscité la polémique et le doute sur son efficacité à ses débuts.

Or, si elle se voulait temporaire et si elle suscite toujours la polémique, la mesure a finalement perduré et continue de s’appliquer 46 ans après. D’autres pays européens ont emboîté le pas de la France, décidant de coller le plus possible au rythme du soleil pour limiter la facture énergétique liée à l’éclairage artificiel, en instaurant eux aussi le changement d’heure. Depuis 1998, l’heure d’été est même harmonisée dans l’ensemble de l’Union européenne. Bien que repoussée, la fin du changement d’heure semble toutefois actée.

« En France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées »

C’est justement pour encourager les Français au premier changement d’heure, le 26 mars 1976, que Giscard d’Estaing et son gouvernement ont ressorti le fameux slogan : « En France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », apparu dans une campagne de pub gouvernementale en 1974. Entrée depuis dans le langage commun, l’expression a fait florès. Michel Sardou l’a ainsi repris en 1979 dans sa chanson « Ils ont le pétrole mais c’est tout », sortie alors que sévissait la deuxième crise pétrolière.

« La chasse au Gaspi » est ouverte tous azimuts par le Béarnais Jean Poulit

En effet, bis repetita en 1979. La chute du shah d’Iran et la révolution islamique dans ce pays, alors important producteur de pétrole, engendre un nouveau doublement du prix du baril, de 20 à 40 dollars. C’est le second choc pétrolier.

Jean Poulit, le 24 septembre 2009.

Jean Poulit, le 24 septembre 2009.

Aurélie Champagne

En France, Giscard est toujours au pouvoir. Le rationnement du fuel entre en vigueur. Afin de sensibiliser la population française et inciter les automobilistes à rouler en économisant le plus possible le carburant, l’État lance une campagne d’information, incarnée par un personnage de bande dessinée, Gaspi, une drôle de bête rose, avec des pattes de kangourou et un entonnoir sur la tête, qu’il s’agit d’exterminer.

En mai 179, la fameuse « chasse au Gaspi » est lancée, avec le concours de la Prévention routière. Son papa n’est autre que Jean Poulit, un Béarnais. Né près de Pau, ce polytechnicien, ingénieur des ponts, qui a déjà créé Bison futé », est en effet directeur de l’Agence pour les économies d’énergie.

Jean Poulit, « Monsieur énergie », 26 mai 1979.

Jean Poulit, « Monsieur énergie », 26 mai 1979.

Archives Sud Ouest

Éviter les accélérations intempestives, suivies de coup de frein entraînant une consommation d’essence excessive, retirer les galeries du toit, lever le pied, regonfler ses pneus… Les automobilistes découvrent les gestes pour réduire leur consommation d’essence. Et ça marche !

Quatre litres d’essence économisés en conduite douce

L’expérimentation d’une conduite antigaspi dans « Sud Ouest », le 26 mai 1979.

L’expérimentation d’une conduite antigaspi dans « Sud Ouest », le 26 mai 1979.

Archives Sud Ouest

Le 26 mai 1979, on peut lire dans les colonnes de « Sud Ouest » le résultat de l’expérimentation de son journaliste Bernard Lastéra. En adoptant la conduite douce, ce dernier constate qu’il a économisé quatre litres de carburant sur 100 km, en testant un même parcours, dans la même automobile, avec et sans Monsieur Gaspi, le dévoreur de pétrole. Conclusion : « Il y a désormais deux façons de conduire son automobile. La première consiste à mettre un « Gaspi » dans son moteur ; c’est-à-dire démarrer sur les chapeaux de roues et ne pas supporter d’être le second à partir quand le feu vire au vert. La seconde, c’est de laisser le « Gaspi » au garage et de conduire « pied de velours ». «

En un an, 225 000 tonnes de pétrole sont économisées.

Par ailleurs, on demande aussi aux Français de diminuer leurs dépenses de chauffage. Le tableau de chasse du Gaspi se solde par un franc succès : en un an, 225 000 tonnes de pétrole sont économisées.

Mars 2022 : le fioul n’a jamais été aussi cher !

Depuis les années 1970, l’Hexagone est moins dépendant de l’or noir, notamment grâce au développement de l’énergie nucléaire. Mais en 2022, le pays est loin d’avoir acquis son indépendance énergétique. Il lui reste toujours à développer vraiment le secteur des énergies renouvelables. Par ailleurs, en raison des insuffisances de l’offre des transports collectifs du quotidien et du retard du développement du parc automobile électrique, la flambée des prix à la pompe impacte fortement le pouvoir d’achat des Français. En outre, tous ne se chauffent pas à l’électricité ou au gaz, dont les prix ont été gelés. Les tarifs du fioul qui atteignent des sommets, mettent ainsi en difficulté les consommateurs concernés.

Le retour de la « chasse au Gaspi » ?

Alors, baisser la vitesse sur les routes ? Diminuer le chauffage d’un degré pour baisser la facture et ainsi limiter les effets de la guerre en Ukraine sur la flambée des prix de l’énergie ? Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), une baisse d’un degré permet de baisser en moyenne de 7 % sa facture d’énergie.

On l’a déjà vu lors de la crise des gilets jaunes en 2018, sur la question de l’énergie, la préoccupation économique et sociale rejoint inévitablement la lutte contre le réchauffement climatique. En octobre dernier, dans son rapport sur l’énergie en 2050, le gestionnaire du réseau électrique en France, RTE, a prévenu qu’un bilan carbone neutre ne pourrait être atteint sans une forme de sobriété à l’échelle nationale.