Fin des voitures thermiques en 2035 : « Une transition rapide et socialement violente »

Une telle restructuration industrielle est-elle faisable dans un délai aussi court ?

L’industrie a anticipé cette échéance réputée probable depuis l’été dernier au moins, quand la Commission européenne a fait état de sa proposition. Les constructeurs sont ambivalents. Certains d’entre eux sont désireux d’aller vite vers des gammes complètement électriques. Mais comme ils ne sont pas tout à fait certains d’y parvenir, et qu’ils ne savent pas dans quelles conditions économiques ils évolueront, ils auraient aimé une petite soupape de sécurité sur les véhicules thermiques. La situation a néanmoins évolué. Autant ils auraient poussé des cris d’orfraie il y a trois ou quatre ans, autant ils savent maintenant que l’avenir sera électrique. L’industrie en a assez de tergiverser et de courir plusieurs lièvres à la fois. Il fallait que la messe soit dite et que l’insécurité juridique dans laquelle était la filière soit levée. Une industrie comme l’automobile a besoin de certitudes et de standards pour procéder à des investissements lourds.

L’Europe sera-t-elle en position de sécuriser ses approvisionnements en matières premières d’ici 2035 ?

Pour le moment, une batterie de voiture électrique est lithium – ion. De ce fait, on a besoin de lithium mais aussi de nickel et de cobalt. Sur ces deux derniers éléments, il y a des tensions fortes qui vont probablement perdurer sur les dix ans à venir. Confrontés à ces problèmes pour des volumes qui sont et seront rapidement croissants, tous les constructeurs mettent les bouchées doubles pour réduire leurs besoins. Une batterie est presque trois fois moins consommatrice de cobalt qu’elle l’était dix ans auparavant. La débauche d’efforts en ingénierie produit des résultats.

La voiture va-t-elle redevenir un produit très onéreux ?

Pour l’instant, on peut se permettre de donner 5 000 euros aux quelques acheteurs de véhicules électriques qui représentent 10 % du neuf. Au moment où l’électrique quittera le marché de niche, il faudra bien procéder autrement. Et se rendre compte qu’on a fait fausse route. On a voulu faire des électriques qui sont les copiés-collés des voitures thermiques. Si on veut fabriquer des véhicules qui ont 700 km d’autonomie et qui sont polyvalents avec sept places, on se retrouve à les équiper avec des batteries très lourdes et très chères pour faire rouler des personnes seules la plupart du temps. On a pris Tesla comme modèle, avec des véhicules au-dessus de 40 000 euros. On a maintenant une excellente occasion de rompre avec la voie allemande du premium. Les Européens du sud, dont la France, doivent obtenir un recentrage vers la voiture populaire et accessible. Avec des primes pour les véhicules légers à l’autonomie un peu plus limitée.

Va-t-il y avoir de la casse sociale dans l’industrie automobile ?

Il va falloir que l’ensemble des organisations syndicales monte au créneau pour savoir quel accompagnement est prévu. On a accumulé les études qui démontrent que des filières entières sont sur le point de mourir. On a assisté à ce phénomène sur la fonderie, on l’a vu sur les usines de boîtes de vitesses. Du côté de chez Bosch et autres, les possibilités de reconversion sont limitées. On va avoir à accompagner des entreprises et des plans sociaux qui devront être généreux et on aura à gérer des reconversions lourdes pour celles qui pourront s’adapter. Pour l’instant, on ne s’est pas vraiment confronté au problème. La baisse de la part de marché des véhicules diesel a été massive mais le Covid l’a masquée grâce au « quoi qu’il en coûte » et au chômage partiel. On a déjà une série d’entreprises « zombies », qui sont encore debout alors qu’elles auraient dû mourir. Le choc va se produire alors qu’elles ne seront plus aidées. On s’achemine vers une transition très rapide et socialement assez violente. Une issue est possible avec la relocalisation des activités d’électrification des voitures en France. Mais on déplacera le problème. Ce sont les Roumains, les Tchèques, les Slovaques ou les Turcs qui risquent de voir leur industrie automobile s’effondrer.