Face à la hausse du prix des carburants, la débrouille des automobilistes

Une station-essence en France, le 25 janvier 2022. Une station-essence en France, le 25 janvier 2022.

Dans cette grosse station-service franchisée en périphérie de Blois, le gazole ordinaire s’affiche ce jeudi 3 mars au soir à 1,89 euro, contre 1,79, dans la station automatisée du supermarché mitoyen. Les prix grimpent chaque jour, pour l’une comme pour l’autre. A tel point que le grand totem lumineux de l’autre côté de la chaussée ne tient plus la cadence : il indique encore 1,69, un tarif « vieux » de dix jours. « On a déjà reçu deux réclamations mais le réparateur ne vient pas », soupire Sophie (prénom d’emprunt), l’affable vendeuse qui, depuis ce comptoir protégé par une paroi de Plexiglas, voit les comportements des automobilistes évoluer.

« En début de mois, les gens font toujours le plein sans réfléchir. Là, beaucoup serrent les dents, ne dépassent pas des montants ronds, 30, 40 ou 50, comme pour tenir leur budget, comme si c’était déjà la fin du mois. » Malgré les tarifs de la station-service, beaucoup de ses clients sont jeunes et leurs véhicules fatigués : les stations automatiques du supermarché, où l’on entre et retire sa carte bancaire avant de décrocher le pistolet, nécessitent d’avoir au moins 130 ou 150 euros sur son compte bancaire : « Ici, pas de caution, si t’as 20 euros sur ton compte, tu peux encore rouler. » Depuis cet hiver, son chef a tout de même imposé le prépaiement au comptoir, après des vols à répétition. « Certains pensent qu’on applique la règle à la tête du client mais c’est pour tout monde, même les messieurs en Porsche. D’ailleurs ils râlent aussi », confie-t-elle.

Oriflammes

Un garçon en jogging blanc, capuche remontée, s’extrait de sa Golf « tunée ». Impatient, il demande 20 euros de sans-plomb, retourne à la pompe, revient à la caisse et réclame cette fois 30 euros d’éthanol. Puis disparaît. « Les jeunes viennent faire des mélanges avec ce carburant à 86 centimes le litre. J’en vois de plus en plus, avec un ratio d’éthanol de plus en plus élevé. Un jour, l’un d’eux m’a expliqué que les pannes étaient mineures, qu’il s’agissait de petites pièces pas trop chères à changer en particulier pour les véhicules un peu anciens. » Mais gare à l’accident. « Parfois, je leur rappelle qu’en cas de sinistre, si l’expert découvre le subterfuge, l’assurance ne prendra rien en charge… Beaucoup s’en moquent », regrette-t-elle.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les cours du pétrole retrouvent des sommets inquiétants

Plus loin, à la station d’un supermarché de La Chaussée-Saint-Victor, Armand, élagueur à la retraite, fait le plein de sa Picasso : 92,50 euros au compteur. Roule-t-il moins pour ménager son porte-monnaie ? « Absolument pas ! Je préfère encore bouffer de la merde. » Il s’explique : « Avant, on n’achetait que du bio car ma femme aimait ça. Maintenant, on retourne au discount », explique cet homme qui dit ne plus vouloir réduire ses sorties, trop longtemps entravées par la pandémie.

Derrière lui, Martine, manucure en Fiat Cinquecento, guette les stations et leurs oriflammes vantant des prix coûtants : « 1,78 du prix coûtant. Vous y croyez, vous ? Et ils sont où les gilets jaunes ? Ils attendent qu’on soit à 2 balles le litre ? Quand c’était à 1,40, ils occupaient tous les ronds-points. » Sur le trottoir d’en face, dans une station concurrente, un homme en parka élimée savoure une barquette de taboulé. La tente Quechua de ce sans-domicile-fixe a remplacé la cabine du vendeur depuis que le site a été automatisé. Lui n’est plus dérangé : « Comme ce sont les plus chers, maintenant c’est désert et moi je suis peinard. »