Energie : l’incroyable magot de la Russie pour financer sa guerre en Ukraine

Au bout de ce travail de fourmi dans les bases de données accessibles, les conclusions de l’institut de recherche indépendant, basé à Helsinki, en Finlande, sont accablantes : le monde entier finance à grand renfort de milliards la guerre impitoyable que Vladimir Poutine mène en Ukraine. Et, derrière le rideau des sanctions et des discours empreints de fermeté, l’Union européenne et ses acteurs économiques paient rubis sur l’ongle la pluie de missiles qui s’abat sur les villes ukrainiennes.

Une hausse des prix à l’export de 60 %

Dans l’intervalle de temps étudié, la Russie a tiré 93 milliards d’euros de ses exportations d’énergie fossile (gaz, pétrole, charbon), soit presque un milliard d’euros par jour. L’ordre de grandeur n’est pas une révélation. Il a déjà été évoqué par des observateurs avertis. Mais le détail des généreux financeurs et l’évolution des flux n’étaient guère approchés avec précision. On sait maintenant que les acheteurs (publics et privés) localisés dans les 27 pays membres de l’Union européenne (UE) sont les principaux contributeurs, avec 57 milliards d’euros. En reprenant les chiffres des analystes militaires, le Crea rappelle que ses opérations militaires en Ukraine font peser sur la Russie une charge financière estimée à 840 millions d’euros par jour. La vente de ses énergies fossiles à l’étranger fait plus que combler ce gouffre.

Le pactole procède à la fois d’une aubaine et d’une stratégie : la peur de la pénurie d’énergie et la hausse frénétique de la demande qui ont submergé les marchés internationaux cet hiver, et la raréfaction de l’offre – notamment sur le gaz – que la Russie a mise en pratique. Résultat, « les prix à l’export pour l’énergie russe ont été en moyenne supérieurs de 60 % à ceux pratiqués pendant l’année 2021 », relèvent les analystes du Crea. Le pouvoir russe n’est guère inquiet. Le Crea rappelle qu’Anton Silouanov, le ministre des Finances de Vladimir Poutine, a publiquement estimé que le pays allait accroître le produit de ses ventes d’énergie de 14 milliards d’euros cette année.

La Russie va accroître le produit de ses ventes d’énergie de 14 milliards d’euros cette année

Des efforts disparates en Europe

Les réactions de la communauté internationale sont disparates. Les États-Unis ont bel et bien fermé la porte aux énergies fossiles russes. Les 27 membres de l’UE font, eux aussi, des efforts pour réduire leur addiction. Au mois de mai, on a enregistré une baisse de leurs importations de 16 % par rapport aux premiers temps de l’invasion en Ukraine, en février/mars. Elle est inégale suivant les pays. La chute atteint 56 % pour l’Espagne et 51 % pour la Pologne. Le fléchissement de la courbe se limite à 13 % pour l’Italie et 8 % pour l’Allemagne.

La descente est plus marquée quand on scrute les achats de gaz russe, dont les pipelines ligotent l’UE dans la dépendance : -23 % entre la fin février et le début juin, -30 % en cumul mensuel en mai 2022 par rapport à mai 2021. Ceci est dû à la volonté de l’ouest, mais aussi aux coupures décidées par la Russie à l’endroit de la Pologne, de la Bulgarie et de la Finlande. Coupures compensées par le réacheminement de gaz russe vers ces trois pays depuis leurs voisins… La volte-face devrait être plus brutale sur le pétrole. L’Union européenne est censée se priver de 93 % de ses flux d’or noir en provenance de Russie d’ici la fin de l’année.

La France s’est jetée sur le GNL russe

Les experts du Crea n’ont pas négligé les sujets qui fâchent : les pays qui ont profité des cent premiers jours de la guerre pour étoffer leurs emplettes. Ils citent l’Inde, la Chine et… la France parmi les principaux. Les acteurs économiques tricolores se sont surtout jetés sur le gaz naturel liquéfié russe. Selon l’institut, douze méthaniers aux soutes gonflées de GNL russe ont déchargé au terminal de Montoir-de-Bretagne, dans l’estuaire de la Loire. Cinq autres à celui de Loon-Plage, à côté de Dunkerque, dans le Nord. Des livraisons de GNL ont été payées au comptant, « en dehors des contrats préexistants », appuie le Crea. Cette analyse vaut pour la France mais également pour la Belgique et les Pays-Bas pour des achats de pétrole sur le marché « spot », avec paiement immédiat des cargaisons.

Douze navires méthaniers aux soutes gonflées de GNL russe ont déchargé à Montoir-de-Bretagne

Le recours aux énergies fossiles russes participe d’une intention claire en Chine et en Inde. Durant les cent premiers jours de la guerre, la Chine est passée devant l’Allemagne pour devenir le premier client. L’opportunisme de l’Inde et de ses entreprises est particulièrement voyant. Seul 1 % du pétrole brut russe partait vers le sous-continent avant l’attaque. En mai, c’était 18 %. « Les raffineries indiennes sont devenues des importatrices majeures de brut russe », note le Crea. Il relève qu’une fois raffiné, une bonne part de ce pétrole est réexportée. 20 % du total prend la route du canal de Suez vers les États-Unis, la France, l’Italie ou la Grande-Bretagne.