Énergie : le plaidoyer des experts pour des économies à grande échelle

L’AIE a élaboré un plan en dix points dont la vigueur rappelle les mesures prises par les pays occidentaux après les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. L’Agence prône une réduction de la vitesse de 10 km/h sur autoroute, une application massive du télétravail trois jours par semaine, une baisse du prix des transports en commun assortie d’incitations fortes à la marche et à la pratique du vélo. Elle plaide aussi pour le covoiturage, pour la circulation alternée (en fonction des plaques d’immatriculation) dans les villes et pour le choix de la grande vitesse ferroviaire à la place des déplacements aériens. L’AIE ne lance pas ses réflexions au bon soin des vents. Elle réclame des actions pour aujourd’hui, demain au plus tard.

La guerre sauvage que la Russie mène en Ukraine motive ce remède de cheval. Selon les experts, son application sans faillir économiserait 2,7 millions de barils de pétrole (un baril équivaut à 159 litres) par jour dans les quatre prochains mois. Ce chiffre s’évalue au regard de la consommation totale de pétrole dans le monde, qui tourne autour de 100 millions de barils par jour. Les pays riches brûlent 45 % de cette montagne liquide.

Haro sur le chauffage

Les économies de pétrole auraient un double avantage : rétrécir l’influence de la Russie qui fournit une bonne part des produits pétroliers européens et prémunir le consommateur contre les envolées des prix. L’AIE a compté les barils avec minutie. La réduction de la vitesse pour les voitures et les poids lourds représenterait un gain de 430 000 barils par jour. Trois jours de télétravail par semaine, jusqu’à 500 000 barils en asséchant d’un tiers les déplacements domicile-travail.

Deux semaines plus tôt, le 3 mars, les mêmes experts distingués avaient sorti du chapeau un autre plan en dix points pour rompre l’addiction européenne au gaz russe. Les solutions étaient cette fois-ci orientées sur le moyen terme. Mais elles comprenaient aussi un volet immédiat : la baisse d’un degré de la température intérieure des bâtiments. Pas vraiment de quoi grelotter : le chauffage est poussé à 22 °C en moyenne sur le continent européen. La France s’est prudemment engagée dans cette voie avec son « plan de résilience », décliné le 16 mars par Jean Castex. Mais le gouvernement se contente d’une incitation en ce sens.

Le calcul de l’AIE prouve l’efficacité de l’entreprise. L’Union européenne importe de Russie 155 milliards de mètres cubes de gaz par an, pour l’essentiel par pipelines. Soit 40 % du volume qu’elle consomme. Un degré de moins, ce serait 10 milliards de mètres cubes économisés, plus de 6 % des importations de gaz russe. Les experts considèrent aussi que l’UE peut s’abstenir de renouveler les contrats de fourniture signés avec Gazprom – le géant gazier russe – qui arrivent à échéance fin 2022 : 15 milliards de mètres cubes supplémentaires, 10 % du total.

Ukraine et climat, même combat

« Arrêtez le pétrole de Poutine », un slogan qui s’étale nuitamment lors d’une manifestation à côté des locaux de l’Union européenne, le 22 mars à Bruxelles.

« Arrêtez le pétrole de Poutine », un slogan qui s’étale nuitamment lors d’une manifestation à côté des locaux de l’Union européenne, le 22 mars à Bruxelles.

Valeria Mongelli/AFP

L’Agence internationale n’est pas la seule officine à exhorter les gouvernements à l’action. Pour nombre de spécialistes, cesser de remplir de pétro-euros la piscine de Vladimir Poutine – ou de pétro-roubles, comme l’exige maintenant le maître du Kremlin – n’est que le début du chemin à emprunter pour préserver le climat, un chemin dont la découverte est toujours remise à plus tard. Il débouche sur la neutralité carbone en 2050 – le fait de ne pas émettre dans l’atmosphère plus de CO2 qu’on en capte.

En octobre dernier, RTE, le gestionnaire du réseau électrique tricolore, a présenté ses « Futurs énergétiques 2050 », soit les trajectoires possibles pour la politique énergétique nationale. RTE projette une quasi-suppression de la consommation des énergies fossiles : pétrole, gaz, charbon. Si le débat est aimanté par la place du nucléaire, l’essentiel est ailleurs. Dans tous les cas, il faudrait affaler la demande de 40 %, « ce qui conduirait la France à retrouver un niveau de consommation d’énergie de la fin des années 1960 », est-il écrit en toutes lettres.

Les gouvernements marchent sur des œufs

Cette vérité désagréable est escamotée. Elle cause des sueurs froides aux dirigeants du monde entier, peu enclins à proposer la sobriété pour horizon. En France, l’Ademe, l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie, tente désespérément de déminer. Le 22 mars, elle a présenté un nouvel épisode de sa somme « Transitions 2050 » qui vise également à paver la voie vers un futur soutenable. Comme RTE, l’Agence envisage une plongée de la demande en énergie, entre 23 et 55 % en 2050, par rapport à 2015. Mais elle proteste contre l’amalgame entre sobriété et décroissance. Dans ses quatre scénarios, la richesse continue à gonfler.