Dordogne : des producteurs et leur marché congédiés comme des malpropres

Sa disparation n’a rien à voir avec un quelconque manque de fréquentation ou de motivation des participants. Le rendez-vous a été liquidé par le Conseil municipal. Par 10 voix pour et quatre abstentions, les élus ont choisi, début avril, de « ne pas reconduire la convention pour l’organisation…

Sa disparation n’a rien à voir avec un quelconque manque de fréquentation ou de motivation des participants. Le rendez-vous a été liquidé par le Conseil municipal. Par 10 voix pour et quatre abstentions, les élus ont choisi, début avril, de « ne pas reconduire la convention pour l’organisation du marché hebdomadaire du samedi ». La décision, laconique, est placardée sur le mur de la mairie. La démocratie a parlé.

Ce Périgord vert à l’écart des grands axes

Fini les légumes et le pain, les galettes et les tartelettes aux champignons, les plants de tomates et les savons. Terminé la bière et les jus de fruits frais, les tisanes et le miel, les jouets en bois et les sacs cousus main. Tout y était local, le plus souvent bio. Il y avait aussi un boucher-charcutier et un poissonnier venus de loin. Une offre inespérée pour un village de 500 habitants, situé à 10 km de Nontron, dans ce Périgord vert plein de charme à l’écart des grands axes.

La majorité des produits proposés était bio et locale.

La majorité des produits proposés était bio et locale.

Benoît Martin/ « Sud Ouest »

Mais pourquoi diable les élus municipaux ont-ils stoppé ce marché, à l’heure où tout le monde déplore que les campagnes se meurent ? « Certains marchands ne respectaient pas les règles, notamment le port du masque », explique le maire, Maurice Guinot. Partout en France, il y a eu quelques crispations, et alors ? Avancer le respect d’une règle qui n’a plus lieu d’être depuis des mois pour justifier la fin du marché, n’est-ce pas excessif ? « Il y a eu quelques petites échauffourées et des manquements à l’hygiène », assure le maire.

Samedi 30 avril, pour son dernier jour, commerçants et chalands ont mis un point d’honneur à garder le sourire.

Samedi 30 avril, pour son dernier jour, commerçants et chalands ont mis un point d’honneur à garder le sourire.

Katia Scifo

« Il n’y a jamais eu de débordements ! contestent Fabienne et Jérôme, des assidus du marché. Pour le Covid, les gendarmes sont venus deux ou trois fois, c’est tout. Ce marché est extraordinaire. Si on n’y adhère pas, on ne vient pas mais on ne le supprime pas ! »

Seulement un bar et un coiffeur

Dans son camion, Amélie Piet, bouchère de Sarliac, est dépitée. « Si un marché tient la route depuis un an, c’est qu’il a vocation à perdurer. Il n’y a rien d’autre au village. Pas de commerces alimentaires. Seulement un coiffeur et un bar. Les filles ont tout tenté pour le sauver mais elles se sont pris carton rouge sur carton rouge ».

« Il y a quelques habitats légers dans le coin, et ça, ici, ils ne supportent pas »

Les filles, ce sont la maraîchère Cécile Drouin et la couturière Charlotte : « Nous sommes allées au dernier conseil pour parler de l’avenir, de l’évolution des tarifs et des règles. Bref, pour avoir un marché qui convienne aux deux parties. On n’a eu que des reproches. Aucun point positif. » Selon les organisatrices, des propos « malpolis et discriminants » auraient même été tenus. Contacté, l’adjoint au maire Jean Touchet a refusé de détailler au téléphone les motivations des élus.

Un peu trop de voitures pas bien garées ? Une musique un peu trop forte ? La pelouse un peu trop foulée par les enfants ? Sur le marché, les conjectures vont bon train sur les vraies raisons de l’arrêt. « Si c’est ça, il faut le dire. On ajuste le marché à chaque fois », assure Charlotte. Commerçants et chalands plaisantent aussi sur ce qui peut détonner aux yeux de certains habitants : des dreadlocks, des pieds nus, des cheveux colorés…

« Rejet des gens »

« Il y a quelques habitats légers dans le coin, et ça, ici, ils ne supportent pas », explique « le Pirate ». « Les élus mélangent les problématiques. C’est de la mauvaise foi », soupire Charlotte. « Mais regardez contre quoi ils se battent ? », insiste encore « le Pirate » en montrant le marché où se croisent toutes les générations dans une ambiance familiale et bon enfant. Il y a même un concert rock, un stand de coiffure sur cheveux secs et un autre de massage. Beaucoup de villages périgourdins donneraient tout pour avoir un rendez-vous aussi pimpant que le marché de la Dronne.

Le questionnaire soumis par la municipalité en même temps que le premier tour de la présidentielle.

Le questionnaire soumis par la municipalité en même temps que le premier tour de la présidentielle.

Benoît Martin/ « Sud Ouest »

Critiquée sur le fond, la mairie l’est aussi sur la forme. Le sondage qu’elle a organisé, le jour du premier tour de la présidentielle, sur « le bilan de la première année de marché » a été mal perçu. « Le questionnaire était anonyme. Il invitait uniquement à développer ce qui n’allait pas. Personne ne surveillait. On pouvait bourrer l’urne », raille une chalande.

« Partout, on milite pour les circuits courts, les produits locaux, le commerce de proximité… Ils devraient être contents ! Je suis catastrophé. Le problème de fond, c’est le rejet de gens qui, par leur manière de vivre, tentent de s’affranchir de la société de consommation », soutient un habitant là depuis vingt ans.

Miguel Calado, créateur, en 1976, du marché céramique de Bussière-Badil, tombe des nues : « C’est un scandale ! Ils enlèvent la vie qui avait pris place dans un lieu qui était inoccupé. C’est complètement illogique. Il faut au contraire développer ce type de marché. C’est incompréhensible. »

Un stand de plants de légumes bios.

Un stand de plants de légumes bios.

Benoît Martin/ « Sud Ouest »

Néoruraux contre « natifs ». Cette affaire de marché est révélatrice des crispations qui peuvent accompagner les mutations du monde rural. Les nouveaux arrivants peuvent avoir une autre conception du travail, de la propriété et des échanges, un usage de la nature et des modes de sociabilité différents, que les Périgourdins d’origine peuvent avoir du mal à appréhender, comprendre et accepter.

« Certains habitants sont restés bloqués dans les années 1950. Leur fiction a vaincu la réalité, regrette « le Pirate ». Alors que dans le fond, tout le monde défend la même chose : conserver la vie ici, sauf qu’ils ne le font pas de la même manière. »