Derrière la folie des « government jobs » en Inde, une génération en mal d’avenir

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Publié le 30 avril 2022 à 03h27, mis à jour à 09h48

Le lieu tient davantage du hangar que de la salle d’examen. Dans cet espace austère, 2 500 élèves, assis sur d’étroits bancs de bois, épaule contre épaule, planchent frénétiquement sur leur copie. Cette classe préparatoire de Patna, dans le Bihar (est de l’Inde), est spécialisée dans les examens d’entrée dans la fonction publique. The Platform accueille quotidiennement des milliers d’élèves, avides de tester leurs connaissances. Deux fois par jour, moyennant 10 roupies à peine, soit 12 centimes d’euros, ils peuvent venir passer un concours blanc.

Ici, on ne vise pas les très prestigieux examens d’entrée dans la haute fonction publique indienne. Les aspirants ont en ligne de mire les postes les moins qualifiés, qui ne nécessitent ni diplôme universitaire ni maîtrise de l’anglais. Même dans ces catégories, seulement une fraction des candidats parvient à décrocher un emploi public, souvent désigné sous le terme de « government job ». Les emplois de balayeur, de dactylo ou encore de réceptionniste pour le compte du gouvernement sont convoités, et la compétition est féroce.

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A Patna, le quartier de Musallahpur Hat, véritable jungle du coaching, est symptomatique de cette ruée vers l’emploi public qui obsède toute une génération d’Indiens. Il abrite un nombre incalculable de prépas similaires à The Platform. Cette partie de la ville en compte à elle seule un millier. Sur l’artère principale, l’horizon est bouché par l’empilement des pancartes publicitaires qui envahissent les façades tout en hauteur. Les silhouettes des instructeurs au statut de vedette font figure de produits d’appel, à l’instar de « Khan Sir », un enseignant dont la chaîne YouTube totalise plus de 15 millions d’abonnés.

Des panneaux publicitaires de centaines de centres de coaching et de centres d’études, à Patna (Inde), le 31 mars 2022. Des panneaux publicitaires de centaines de centres de coaching et de centres d’études, à Patna (Inde), le 31 mars 2022.

Les rickshaws et les vélos, transformés en véhicules publicitaires, crachent les horaires des différents cours de soutien. Des dizaines d’échoppes installées sur la chaussée ne semblent vendre que des polycopiés artisanaux à prix réduit des sujets de concours des années précédentes. A l’intérieur de ces immeubles, plusieurs milliers de jeunes Indiens passent des examens blancs et suivent des cours de maths appliquées aux chemins de fer, de culture générale ou encore de raisonnement logique, dispensés par des professeurs équipés de micros serre-tête. Par 40 °C, ils s’entassent chaque jour dans ces salles sans climatisation, dans l’espoir de décrocher un jour un emploi public.

« C’est déprimant »

Enfants d’agriculteurs ou de petits commerçants, beaucoup sacrifient plusieurs années à l’unique préparation de ces concours, renonçant à un cursus universitaire. « Ma famille a tout misé sur moi et leur futur dépend de ma réussite », explique Purushottam Kumar, installé dans sa minuscule chambre d’étudiant de moins de 10 m2, sans fenêtre, qu’il partage avec un autre étudiant. Son père, un agriculteur, lui envoie tous les mois les maigres sommes gagnées grâce à la vente des récoltes. Des livres aux acronymes obscurs pour les néophytes s’entassent derrière lui. A 24 ans, il prépare depuis plus de six ans les concours de catégorie D des chemins de fer, soit ceux qui donnent accès aux emplois non qualifiés, s’infligeant des journées de dix à quatorze heures.

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