Dark kitchens, dark stores : la Ville de Bordeaux veut mettre de l’ordre

Depuis un an, Bordeaux est devenu un terrain d’affrontement entre les forces en présence. Trois opérateurs, déjà, ont pris position en ville : Gorillas, Cajoo et Frichti. Leur modèle : installer des « dark stores », des supermarchés sans vitrine, d’où rayonnent des coursiers à vélo honorant en une poignée de minutes les commandes passées depuis une appli par leurs clients.

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Depuis un an, Bordeaux est devenu un terrain d’affrontement entre les forces en présence. Trois opérateurs, déjà, ont pris position en ville : Gorillas, Cajoo et Frichti. Leur modèle : installer des « dark stores », des supermarchés sans vitrine, d’où rayonnent des coursiers à vélo honorant en une poignée de minutes les commandes passées depuis une appli par leurs clients.

Cajoo et Gorillas se sont implantés au printemps 2021. Et février 2022, la Ville de Bordeaux a appris que Frichti avait ouvert un dark store rue Pelleport… en mai 2021 ! « Je me suis rendue sur place pour signaler au gérant à quel point j’étais désappointée », euphémise Sandrine Jacotot. L’adjointe au maire de Bordeaux en charge du commerce est très remontée. « Quand on crée une activité qui bouleverse la vie du quartier et produit des nuisances, il est de bon ton de prendre contact avec la municipalité. »

« Quand on crée une activité qui produit des nuisances, il est de bon ton de prendre contact avec la municipalité »

De quels « bouleversements » parle-t-on ? La « guerre » du quick commerce ferait-elle des victimes parmi les civils ? Selon Patrick (1), voisin immédiat du dark store de la rue Pelleport, cela ne fait aucun doute. « Leur installation a été le début des ennuis pour nous. Le camion de livraison qui nous réveille tous les matins à 7 heures, la rue envahie des vélos cargos et de camionnettes, le ballet des livreurs jusqu’à 22 h 30… On a beaucoup perdu : en temps de sommeil, et même sur la valeur de notre bien – qui voudra vivre ici ? »

Sandrine Jacotot, adjointe au maire de Bordeaux en charge du commerce.

Sandrine Jacotot, adjointe au maire de Bordeaux en charge du commerce.

Guillaume Bonnaud/ « SUD OUEST »

Selon la mairie, ces nouvelles espèces mercantiles invasives mettent aussi en danger l’écosystème commercial de la ville, au tissu dense (seulement 4,2 % de locaux vacants) et riche en enseignes indépendantes. Reste à trouver le bon modus vivendi.

La Ville cherche la réponse

À Paris, confronté de plein fouet au phénomène, on a réfléchi à des moyens légaux de réagir. Une note des services juridiques de la capitale, portée à la connaissance de « Sud Ouest », liste des moyens d’action parmi lesquels des « contrôles de légalité ». En effet, dans le cadre du plan local d’urbanisme, les dark stores correspondent à des entrepôts, et non à des locaux commerciaux (les clients n’y rentrant pas et leur façade étant aveugle). Or, changer la destination d’un local sans autorisation est illégal. Les Parisiens peuvent ainsi signaler les infractions sur Internet.

Une bonne piste ? Patrick s’est un temps raccroché à cet espoir concernant l’installation d’un dark store dans ce qu’il pensait être un commerce (une quincaillerie occupait les lieux auparavant). Malheureusement pour lui, le local était bien enregistré en tant qu’entrepôt. « Je viens de l’apprendre, ça nous a mis le moral à zéro. » Patrick n’a pas de mots assez durs pour le quick commerce. « Pour moi, c’est un système terrible, qui entretient la fainéantise des gens, fait du tort au petit commerce et enlaidit le quartier. »

La mairie de Bordeaux s’est donc rabattue sur d’autres actions. Par exemple, sensibiliser les propriétaires fonciers. « Je leur ai dit que quand un investisseur se présente pour implanter un dark store, ils ont une responsabilité vis-à-vis du commerce bordelais, dont la vitalité profite à la valeur de leur bien. » Bref, prière ne pas scier la branche sur laquelle leur fortune est assise en faisant entrer le loup dans la bergerie, pourrait-on résumer au risque de mélanger les métaphores.

« Je pense avoir été bien entendue », estime l’élue, qui assume sa défiance envers ces start-up dont le modèle économique consiste à capter des levées de fonds et des données transactionnelles, les données que possède un commerçant à propos de ses clients. Sandrine Jacotot préfère favoriser le développement de l’économie sociale et solidaire.

La Ville a aussi directement demandé aux opérateurs de prendre des engagements. « On attend d’eux qu’ils préservent la quiétude en ville, très fréquentée car touristique. Pour que tout le monde puisse se promener sans se faire renverser. » Et leur a aussi suggéré de proposer les produits de commerçant locaux indépendants.

(1) Le prénom a été changé.

Chez Gorillas, on se défend de toute nuisance et on assure promouvoir les producteurs locaux.

Chez Gorillas, on se défend de toute nuisance et on assure promouvoir les producteurs locaux.

Archives Guillaume Bonnaud/ « SUD OUEST »