Dans les Landes, le succès tardif et inespéré des derniers Mohicans de la rose

Jean-Luc Girault cueille les roses qui poussent sous de grandes serres en verre, à côté des renoncules ou des pivoines.

Jean-Luc Girault cueille les roses qui poussent sous de grandes serres en verre, à côté des renoncules ou des pivoines.

Bertrand Lapègue / SUD OUEST

La concurrence hollandaise

À 64 ans, il découvre la joie de la réussite. La fleur locale et de saison, celle qu’il fait pousser dans ses serres, n’a jamais été autant à la mode. Comme pour les légumes, le client veut de la fraîcheur et de la proximité. À la recherche de fournisseurs, « les fleuristes viennent nous voir. Mais nous n’avons pas de fleurs à vendre en gros ».

Les Girault ont fait le choix de la vente directe à la propriété et sur les marchés. Un choix qui n’en était pas vraiment un au départ. Avant de voir leur activité s’épanouir, les horticulteurs ont connu des heures sombres. « On a vécu l’enfer », se souvient Hélène.

Hélène n’a pas de formation de fleuriste mais elle a le talent pour composer des bouquets orignaux et colorés.

Hélène n’a pas de formation de fleuriste mais elle a le talent pour composer des bouquets orignaux et colorés.

Bertrand Lapègue/SUD OUEST

En 1992, alors que la construction d’une nouvelle serre était à peine achevée, la grêle d’un orage d’août s’est abattue plus violente que jamais. Tous les toits en verre ont volé en éclats et se sont effondrés sur les fleurs. Un coup dur dont ils se sont relevés grâce à la solidarité entre voisins. Mais, les années suivantes, ils seront impuissants à contrer la vague de la fleur hollandaise. À l’époque, l’entreprise horticole familiale compte trois ou quatre salariés. « Moi, je faisais les tournées. On fournissait tous les fleuristes de la région, à Pau, Mont-de-Marsan ou Saint-Sébastien », raconte Jean-Luc.

« Et puis les Hollandais ont commencé à envoyer des colis dans les boutiques, puis des camions entiers et nous, on s’est dit qu’on était foutus… »

Dans le hangar où sont vendues les fleurs en direct aux professionnels ou aux particuliers.

Dans le hangar où sont vendues les fleurs en direct aux professionnels ou aux particuliers.

Bertrand Lapègue/SUD OUEST

« Avant, on suppliait les boutiques d’acheter nos fleurs. là, on n’a même plus le temps de répondre au téléphone »

Le désherbant, c’est fini

Pour s’en sortir, le couple décide d’aller vendre sa production en direct sur les marchés. « On a commencé avec le parasol de la maison et ça a pris tout de suite. À l’époque, ce n’était pas à la mode, mais on proposait quelque chose de frais, d’original. » Le talent d’Hélène pour composer des bouquets attire vite une clientèle fidèle. Après les petits marchés d’Ondres et d’Arcangues des débuts, les fleurs Girault font aujourd’hui les beaux jours des grands déballages de Capbreton, de Bayonne, d’Hossegor ou d’Anglet. De nouveaux points de vente ont même ouvert depuis la crise du Covid dans des commerces locaux. « Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse vendre des fleurs dans une fromagerie, mais c’est le cas », sourit Hélène.

Même si le vent est aujourd’hui porteur, les Girault ont gardé les pieds bien ancrés dans la terre de leurs serres. Les fleurs réclament des attentions quotidiennes, surtout les roses qu’ils sont quasi les seuls à faire encore pousser en France. « Les roses, oui, c’est compliqué… » soupire Hélène. « On est les derniers Mohicans de la rose, poursuit Jean-Luc en arpentant ses rangs de rosiers. La culture demande beaucoup d’observation. Il faut anticiper les maladies. Là, par exemple, il y a de l’oïdium. Certaines roses en ont, d’autres n’en ont pas, ça dépend de la variété. Il peut aussi y avoir des pucerons. Mais ce n’est pas grave, s’ils n’abîment pas les fleurs. »

Sucré, léger, entêtant… chaque rose a son parfum.

Sucré, léger, entêtant… chaque rose a son parfum.

Bertrand Lapègue/SUD OUEST

Sans être labellisés Bio, les Girault ont fait le choix d’une production raisonnée. « On n’utilise pas de désherbant. On désinfecte les sols à la vapeur. Mais l’insecticide, c’est obligé. Il faut l’utiliser au bon moment. À une époque, quand on produisait en gros, on chauffait les serres et on traitait à fond toutes les semaines, se souvient l’horticulteur. C’est fini. C’est dangereux et cela coûte très cher. S’il y a de l’herbe dans la serre, on s’en fout. Il faut accepter un peu de champignons ou des insectes. Des fois aussi, les fleurs se font manger par les lapins. »

Chez les Girault, le bouton de rose parfait sur une tige bien droite n’existe pas

Chez les Girault, le bouton de rose parfait sur une tige bien droite n’existe pas. « Nous recherchons d’abord le parfum, avance Hélène. Parce que quand on reçoit un bouquet, on commence par mettre le nez dedans. » Sucré, léger, entêtant… chaque rose a le sien. Mais aussi sa couleur et ses pétales, délicats et légèrement dentelés ou larges et bien ourlés. « Chaque année, au moment de choisir les variétés, nous sommes en instance de divorce, plaisante Jean-Luc. Parce qu’il faut aussi penser en termes de rentabilité. Un rosier coûte une fortune. » Chez ces passionnés, les batailles de fleurs sont quotidiennes, mais se terminent toujours bien. Cette année, grâce à leur récent succès, ils sont même partis en voyage pour la première fois. « Notre voyage de noces, trente-huit ans après », assurent-ils, complices.

Le couple d’horticulteurs produit d’autres variétés au fil des saisons, comme la campanule au printemps.

Le couple d’horticulteurs produit d’autres variétés au fil des saisons, comme la campanule au printemps.

Bertrand Lapègue/SUD OUEST

Cadeau de la nature

En dehors des roses, le couple produit d’autres variétés au fil des saisons, comme la campanule au printemps. « Les grossistes les vendent fermées, explique Jean-Luc. Elles n’atteindront jamais l’épanouissement complet que vous pouvez avoir chez nous parce qu’on les ramasse pile au bon moment. » Encore faut-il convaincre les clients, souvent habitués à la fleur industrielle qu’on achète immature et qui penche vite la tête, qu’un bouquet de fleurs ouvertes peut se conserver une semaine. « Il faut faire de la pédagogie sans cesse, poursuit Hélène. Une cliente m’a appelé ce matin pour le mariage de son fils. Il ne veut que de la fleur locale et que du blanc. Je lui ai répondu que pour la fleur locale, elle était au bon endroit. Mais je ne peux pas lui garantir que j’aurai des fleurs blanches à ce moment-là. »

Comme pour les fruits, l’hiver reste la saison la plus difficile. À ce moment-là, sous les serres, seules les anémones et les renoncules pointent leur nez. « Mais, cette année, on en a vendu un paquet du 1er novembre au 15 avril. » Preuve que la clientèle est là et fidèle.

Le bouton de rose parfait sur une tige bien droite n’existe pas.

Le bouton de rose parfait sur une tige bien droite n’existe pas.

Bertrand Lapègue/SUD OUEST