Culture Sport. 11 juin 1972, ciel bleu sur Le Mans…

Dans la cour empressée qui entoure le couple présidentiel, au milieu d’un aréopage de notables et d’élus locaux blanchis sous le harnais, un homme jeune encore, quarante-quatre ans, à la mise impeccable, Jean-Luc Lagardère. Voilà déjà quelques années que l’ingénieur devenu chef d’entreprise à la tête de Matra a entrepris de faire de la France un grand pays de compétition automobile. Ses efforts ont déjà été couronnés de succès en Formule 1 avec le titre pilote remporté par Jackie Stewart en 1969, mais pour le grand public cela n’a manifestement pas suffi.

L’âge d’or du Mans

La Matra du champion écossais n’a que le châssis de français et surtout la F1 n’est pas vraiment encore ce qu’elle est devenue depuis et le juge de paix ultime demeure les courses d’endurance, au premier rang desquelles, évidemment, Le Mans. En ce temps-là, la classique mancelle vit peut-être son âge d’or. Les duels d’anthologie entre les marques et les modèles les plus prestigieux, Ferrari 512, Ford GT40, Porsche 917, se succèdent. Mais en cette année 1972, ces monstres sacrés de cinq litres de cylindrée n’ont plus voix au chapitre par décision de la Fédération Internationale, remplacés par de plus légères (et non moins dangereuses tout de même…) « barquettes » de trois litres.

Lagardère comprend alors que peut-être l’heure de Matra est enfin venue, vingt-deux ans après le dernier succès français dans la Sarthe, une Talbot. Il n’a vraiment qu’un adversaire, la Scuderia Ferrari ; alors, lorsqu’à la surprise générale, une semaine avant le départ, celle-ci déclare forfait, il comprend qu’après des années d’échecs les planètes s’alignent enfin.

Chronométreuses (ou présentées comme telles…) habillées en Courrège, la « Scuderia bleue » a belle allure, comptant en son sein les plus grands pilotes français de l’époque, Jean-Pierre Beltoise qui vient de signer un formidable coup d’éclat en remportant son premier Grand Prix à Monaco, son beau-frère, le si doué François Cevert dont chacun s’accorde à prédire qu’il pourrait devenir un jour champion du monde (on sait ce qu’il advint tragiquement, seize mois plus tard, sur le circuit américain de Watkins Glen…) ou un autre pilote de F1, Henri Pescarolo.

Graham Hill fut le premier artisan de cette victoire, « musclant son jeu » comme on ne l’avait pas vu faire depuis des années

Toutefois, celui-ci n’est guère enchanté lorsqu’il découvre que lui est octroyé comme coéquipier le certes légendaire Graham Hill, mais surtout désormais âgé de quarante-trois ans et dont la pointe de vitesse semble s’être beaucoup émoussée avec le temps. Hill est là pour obtenir en cas de succès au Mans la mythique « triple couronne » dévolue à tout pilote ayant remporté outre les 24 Heures, le championnat du monde de F1 et les 500 miles d’Indianapolis. Nul n’y est jamais parvenu.

Les vainqueurs acclamés par la foule à l’arrivée.

Les vainqueurs acclamés par la foule à l’arrivée.

KEYSTONE/ZUMAPRESS. com/MAXPPP

Reçus à l’Élysée

Tout cela partira fort mal puisqu’après sept minutes de course, sous le regard tour à tour stupéfait, perplexe voire irrité de Pompidou, Beltoise casse le moteur de la Matra de tête. Tout sera bien qui se finira bien, dans la grande tradition pluvieuse du Mans, lorsque l’équipage Pescarolo-Hill l’emporte avec dix tours d’avance sur la voiture-soeur de Cevert-Ganley.

Le Britannique fut le premier artisan de cette victoire, « musclant son jeu » comme on ne l’avait pas vu faire depuis des années. Tout ce petit monde se retrouvera deux jours plus tard à l’Élysée pour que Jean-Luc Lagardère puisse célébrer avec des accents dignes de l’agent OSS 117, le génie français et, partant, le sien propre…