Crack à Bordeaux : dans la rue ou insérés, ils racontent

« Avant de vous parler, j’ai discuté avec mes copains. Ils m’ont demandé de vous dire ça : il n’y a pas de crack à Bordeaux. » Denis (1) a pris un très méchant remontant. Mais il sait très bien ce qu’il dit. Techniquement, il a raison : du « crack » à proprement parler, il n’y en a pas, en ville. Ou très peu. Mais c’est tout comme.

« Si vous demandez aux usagers s’ils prennent du crack, ils disent que non : ils ‘‘basent’’ la cocaïne… », confirme le docteur Jean-Michel Delile, addictologue et directeur général du Comité d’étude et d’information sur la drogue (CEID). « En fait, c’est de la sémantique… mais qui a son importance ». Explications.

Le secteur du parking Victor-Hugo est l’un des lieux où la cocaïne fumée se consomme à la vue de tous à Bordeaux.

Le secteur du parking Victor-Hugo est l’un des lieux où la cocaïne fumée se consomme à la vue de tous à Bordeaux.
illustration Alain Paillou

La vision du public sur le crack, c’est, en général, un plan large sur le métro aérien, place Stalingrad, à Paris. Un plan rapproché sur des consommateurs, silhouettes courbées, regards vides. Et des plans serrés de riverains excédés. Ambiance film de zombies, frissons garantis.

Mais que se passe-t-il dans la pipe à crack et dans la tête de celui (ou celle) qui tire dessus ? Le crack, c’est quoi ? Tout simplement de la cocaïne qu’on fume, plutôt que de la « sniffer ». Le but : un effet maximum avec une dose minimum.

Sauf qu’on ne peut pas fumer la cocaïne telle quelle – c’est un sel. Pour isoler sa substance active, il faut la « baser ». Soit avec du bicarbonate, soit avec de l’ammoniaque. Le résultat : un « caillou » (ou « galette ») prêt à la combustion. Vendu déjà préparé, c’est cela qu’on appelle le crack.

Du matériel, comme cette pipe, est distribué dans les Caarud (CEID, La Case) dans le cadre leur politique de réduction des risques (transmission de virus…)

Du matériel, comme cette pipe, est distribué dans les Caarud (CEID, La Case) dans le cadre leur politique de réduction des risques (transmission de virus…)
Laurent Theillet/ « Sud Ouest »

« Donc tout le monde peut en faire, quoi, poursuit Denis. Mais voilà, il n’y a pas de ‘‘crack’’ à Bordeaux, avec des doses toutes faites comme à Paris. Ou c’est très rare. »

On a vu tous nos anciens consommateurs d’opiacés, qui étaient stabilisés avec des produits de substitution, se mettre à la cocaïne. Et y rester.

Docteur Reiller

La consommation explose

Ça n’empêche pas la consommation de cocaïne basée d’exploser. Concernant une drogue que les usagers « préparent » eux-mêmes, difficile d’établir des statistiques. Mais un outil permet de se faire une idée : la distribution de matériel dans le cadre des programmes de réduction des risques. 

« Quand je suis arrivé en 2013, on ne distribuait pas de pipes à crack, raconte Pierre Barc, responsable du Caarud (2) du CEID, rue Planterose. Depuis, on en donne chaque année davantage : 4 900 en 2020, 5 500 en 2021… »

Même constat à La Case, rue Saint-James. « En 2021, nous en avons distribué 67 % de plus qu’en 2020 », constate la directrice générale, Véronique Latour.

« Depuis quelques années, c’est une déferlante, résume le Dr Reiller, du CEID. On a vu tous nos anciens consommateurs d’opiacés, qui étaient stabilisés avec des produits de substitution, se mettre à la cocaïne. Et y rester. »

Cette progression est aussi visible à l’œil nu dans la rue. Géographiquement, il est bien défini : Capucins, Victor Hugo, Palais des Sports.

Les kits de prévention distribués ne concernent pas que le crack, qui se fume, mais aussi les produits injectés.

Les kits de prévention distribués ne concernent pas que le crack, qui se fume, mais aussi les produits injectés.
Laurent Theillet/SUD OUEST

La face visible : dans la rue

C’est cette consommation de rue qui fait du crack le phénomène médiatique qu’il est devenu. Isaac est assis, les yeux mi-clos. Il reçoit le visiteur dans un recoin où son petit groupe a ses quartiers, près du Palais des sports de Bordeaux. Le quadragénaire est d’abord méfiant. Puis sans filtre. « Nous, on fume ici, on s’en bat les couilles. » Voix basse, débit lent, Isaac confie qu’il a une maison en Dordogne. « Mais je suis ici parce que le crack, on n’en trouve pas à la campagne ». Il est un des historiques de la place, un des premiers à avoir su « cuisiner » ce produit qui règle sa vie. « Ça fait trop de bien. On passe deux jours sans dormir ni manger. Et après on dort une journée et demie. » Une compulsion qui coûte cher. « 80 euros, cinq à six fois par jour pour le groupe. Comment on fait pour payer ? Bah, tout le monde va voler des trucs. Sauf moi – je leur dis juste quoi faire. »

Assis à côté du paisible colosse, Toufik est une boule de colère. Il narre sa vie sillonnée d’impasses, dont la seule échappatoire est la fumée. « Tu l’entends quand je te parle, j’ai de la rage en moi. Ça fait vingt ans que je suis dans la rue. Là, pour la première fois de ma vie, j’ai un travail. D’une heure du matin à 10 heures. Mais le foyer n’ouvre qu’à 17 heures ! Comment tu veux que je dorme ? Alors quand je sors du boulot, je viens ici. Et en attendant 17 heures, je fume du crack pour tenir debout. »

Ça fait trop de bien. On passe deux jours sans dormir ni manger. Et après on dort une journée et demie.

Ces consommateurs à la vue de tous sont la partie émergée de l’iceberg. Un iceberg inversé : la pointe qui dépasse, c’est ceux qui sont tout en bas de l’échelle. Soit ils étaient déjà dans la rue, et prennent du crack pour oublier (Toufik). Soit le produit les y a jetés (Isaac). « Mais l’usage du crack est plus répandu qu’on le croit et ne se limite pas à la rue », prévient Pierre Barc. « On a des commandes de matériel à distance venant de personnes parfaitement insérées. »

Michèle est un exemple de ces « crackers » invisibles. Elle soigne son apparence. Elle a son propre logement. A toujours travaillé. « La drogue du pauvre ? Mais quelle connerie ! » s’insurge-telle Ça coûte plus cher de fumer du crack que de taper de la coke, je vous assure. C’est le même produit, mais la puissance est décuplée. Et vous en voulez plus, toujours plus. Combien ça me coûte ? C’est monstrueux. Je ne veux même pas en parler… » 

Il se vend peu de « crack » en galette prêt à consommer à Bordeaux. Les consommateurs « basent » eux-mêmes la cocaïne pour pouvoir la fumer.

Il se vend peu de « crack » en galette prêt à consommer à Bordeaux. Les consommateurs « basent » eux-mêmes la cocaïne pour pouvoir la fumer.
AFP

L’arbre qui cache la forêt

Le crack ne se limite pas à ce qu’on voit dans la rue. Et la rue ne se limite pas au crack. Il n’est pas la seule façon « low cost » de consommer de la cocaïne. Beaucoup l’injectent aussi. C’est le cas de Denis. « Je suis tombé très bas à cause de ça. On peut dire que ça se voit », souffle le quinquagénaire, las. « Ceux qui fument sont moins nombreux que ceux qui injectent. C’est plus efficace, et les gens cherchent l’économie. Et puis c’est malheureux de le dire : c’est très bon. »

Dans les deux cas, l’addiction est terrible. L’addition aussi : « Tout l’argent y passe », confie cet homme sans domicile fixe. « Pour financer ma consommation, je fais tout : la manche, l’intermédiaire pour des copains, qui passent par moi pour en avoir. Ce que ça me coûte ? Je ne vais pas mentir, je vais dire une moyenne de 60 euros par jour au moins. » Ça fait 1 800 euros par mois.

Denis tient à ajouter une chose : « On dit qu’il y a de l’insécurité à Bordeaux. Mais c’est beaucoup moins dangereux que Lille, Paris, Marseille ou Lyon. J’ai déjà fait des grosses conneries ici. Des crédits que j’ai pas payés… Je me suis fait casser la gueule, mais on m’a pas tué, vous voyez ce que je veux dire… Alors que dans une autre ville, on m’a coupé une oreille, une fois. »

L’occasion de rappeler une vérité. Si les toxicomanes sont souvent désignés comme des agresseurs en puissance, ils sont aussi surreprésentés parmi les victimes de vols et de violences.

(1) Tous les prénoms d’usagers ont été changés.

(2) Caarud : Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues.

« Il n’y a rien de plus rapide que la voie fumée »

Le Dr Jean-Michel Delile est addictologue et directeur général du Comité d’étude et d’information sur la drogue (CEID) de Bordeaux.

Jean-Michel Delile : « Des personnes avec des histoires traumatiques seront plus attirées par ce produit à l’effet – initialement – apaisant. »

Jean-Michel Delile : « Des personnes avec des histoires traumatiques seront plus attirées par ce produit à l’effet – initialement – apaisant. »
Archives Fabien Cottereau/ « Sud Ouest »

Comment expliquer le développement récent de la consommation de « crack » ou de cocaïne basée ?

La consommation de cocaïne d’une façon générale se développe à Bordeaux comme dans tout le pays. Elle est sortie de sa niche historique, qui était la jet-set, les professions libérales… Ce type de diffusion a fini par toucher des publics plus vulnérables qui, pour beaucoup, étaient déjà toxicomanes et qui ont commencé à injecter de la cocaïne… C’est dans ce groupe très marginalisé au plan social qu’on a vu se développer des pratiques de cocaïne « basée » pour pouvoir être fumée.

En quoi ce produit est-il particulièrement addictif ?

La cocaïne est déjà un produit très accrocheur. Mais la voie fumée est encore plus accrocheuse que la voie sniffée. Quand on sniffe, il faut que ça traverse la muqueuse. La « montée » est progressive. En revanche, il n’y a rien de plus rapide que la voie fumée.

Vous avez donc la tempête parfaite : un produit extrêmement accrocheur qui rencontre un public extrêmement vulnérable.

Quel public est particulièrement touché ?

Ce sont des personnes qui ont eu des trajectoires familiales chaotiques, qui se sont retrouvées à la rue jeunes, qui ont des histoires traumatiques… Elles sont dans des niveaux de stress souvent très importants, toujours aux aguets, réagissent potentiellement par la violence au moindre déclencheur… Étant sans arrêt sous pression, quand elles rencontrent un produit qui – initialement – peut avoir un effet de d’apaisement ou d’euphorie, elles vont être plus attirées que le commun des mortels.

Son caractère « bon marché » explique-t-il aussi son succès ?

L’avantage du crack, si on peut dire – c’est un de ses pièges – est que c’est tellement puissant qu’il suffit d’un dixième de gramme de cocaïne transformée pour avoir un effet considérable. Avec 10 ou 20 euros, vous pouvez avoir une dose. En revanche, cet effet est très peu durable. Vous aurez donc tendance à réitérer les prises et à en consommer autant que faire se peut. La mise de fonds est modeste. Mais le piège tellement rapide que ça entraîne des dépenses considérables.

Comment peut-on en « sortir » ?

Les complications sur la santé sont si rapides que, souvent, la demande d’accompagnement surgit vite. On arrive à rencontrer ces usagers dans les Caarud, où ils ont accès à du matériel de consommation. Au fil de ces rencontres régulières et en confiance avec les éducateurs, on peut leur proposer un processus de soins. Mais une fois le contact établi, les choses se compliquent. La dépendance est extrêmement astreignante. Même quand les gens souhaitent arrêter, ce n’est pas si facile. Il faut passer par des cures de sevrage.

Avec le CEID, nous avons développé un site à Barsac. Nous avons aussi la ferme Merlet, près de Guîtres. On y accepte les chiens. Ça permet des conditions d’accueil compatibles avec le style de vie et les attentes affectives de ce public – souvent, leur compagnon animal est vital pour eux. Et ça, c’est difficile à faire accepter dans un cadre plus formel, style hôpital. Les structures comme les nôtres sont plus plastiques dans leurs programmes de soins.

La particularité bordelaise

L’usage et la vente de drogue en pleine rue est un sujet récurrent dans les réunions de quartier du centre-ville bordelais. En première ligne, les commerçants des secteurs Capucins – Victor-Hugo

Kits d’injection (pour l’héroïne ou la cocaïne) abandonnés dans la rue, tentatives d’effractions, tarifs des stupéfiants (vu les montants, du cannabis) gravés dans des communs… La consommation de stupéfiants en général créé un ras-le-bol dans le quartier Saint Paul, au-delà du seul phénomène du crack, souvent mis en avant.

Kits d’injection (pour l’héroïne ou la cocaïne) abandonnés dans la rue, tentatives d’effractions, tarifs des stupéfiants (vu les montants, du cannabis) gravés dans des communs… La consommation de stupéfiants en général créé un ras-le-bol dans le quartier Saint Paul, au-delà du seul phénomène du crack, souvent mis en avant.
DR

La porte de la Chapelle et sa colline du crack, le Jardin d’Éole et ses manifestations de riverains… L’émergence de « scènes ouvertes » de consommation à la parisienne guette-t-elle Bordeaux ? Selon les professionnels qui suivent le phénomène, on en est très loin.

« On ne voit pas ici ce qu’on constate à Paris, avec des gens qui sont amenés à faire à peu près n’importe quoi pour quelques euros afin de renouveler leur dose, note le Dr Jean-Michel Delile. C’est une population qui n’atteint pas du tout les mêmes effectifs. »

Combien sont-ils à consommer dans la rue à Bordeaux ? « Plusieurs centaines de gens qui fréquentent le Caarud de la rue Planterose tournent à la cocaïne, calcule le praticien. Mais la particularité du phénomène, c’est que ce sont des gens qui sont dans la rue. Donc on les voit. »

La double peine pour une drogue de pauvre ? « Les amateurs de cocaïne sniffée sont plus nombreux, mais on ne les voit pas, opine le médecin. Ils se font livrer à la maison par Snapchat. Les nôtres sont moins nombreux. Mais il faut fermer les yeux pour ne pas les repérer ! Cela crée un biais de perception : ces malheureux sont hélas trop nombreux, mais ce n’est quand même pas une marée humaine ! »

L’addictologue le reconnaît : « Ils sont très très bruyants. Et très clairement à l’origine de troubles à l’ordre public. »

Pour les habitants du quartier Saint-Paul, la coupe est pleine depuis longtemps. Pas seulement à cause du crack. « On est au point mort », regrette Danielle Pendanx, commerçante à l’origine d’une pétition lancée l’an passé. Dans sa ligne de mire : le Caarud de La Case, rue Saint-James. « On attire les drogués en leur permettant de prendre une douche, en leur distribuant des seringues ou de la méthadone. Ce service n’a pas sa place en centre-ville. »

Les commerçants dénoncent aussi que le parking Victor-Hugo soit « une porte ouverte aux trafics et à la consommation. Il faut sécuriser les accès pour éviter les agressions. Et colmater le tour de l’édifice, qui est truffé de niches où les SDF rangent leurs matelas ».

David, lui-même « injecteur » de cocaïne, reconnaît le triste état des ruelles. « Y’a des seringues partout, c’est chaud… Mais s’agissant de gens qui vivent dehors, ils n’ont pas le choix du lieu pour consommer. Il n’y a pas de salle de shoot, malheureusement… Ce serait pourtant une bonne idée. Ça éviterait les seringues partout. Ça limiterait les overdoses. J’ai perdu beaucoup de copains… »

À La Case, on est conscient des difficultés autour du Palais des sports : « Ce qui a été très dur pour le voisinage, c’est le premier confinement, en 2020, se souvient Olivier Capdeboscq, le responsable du site. Tout un groupe était cantonné là. C’était du bruit du soir au matin. » Pour ce qui est du présent, il prône l’ouverture : « Si les gens qui se plaignent connaissaient nos bénéficiaires, ils verraient qu’ils sont plus souvent victimes qu’agresseurs. » Certes, certains agressent ou volent, admet-il. Et le crack a tendance à rendre agressif et paranoïaque, ce qui ne favorise pas les échanges. Mais « il y a aussi beaucoup de fantasmes”, estime-t-il. “Pour les riverains, il serait intéressant de voir ce public à travers les histoires individuelles de chacun. Ils sont les adultes que notre société a créés. »

Quant à loger ces personnes dignement, il existe des initiatives, comme le dispositif Parcours de l’association laïque du Prado. Mais pour faire le lien avec ce public, des lieux comme les Caarud restent incontournables.

« Dès la première fois, j’ai su : j’aime trop ça, je suis foutue »

Michèle a 50 ans, présente bien et parle à 200 à l’heure. Cette Bordelaise a toujours travaillé. Vit dans son appartement à elle. Mais n’a jamais pu décrocher définitivement du crack, qu’elle a découvert à Londres, à 30 ans

Sa « rencontre » avec le crack

J’ai connu le crack à Londres. Quand j’y suis arrivée, j’étais toute gentille, je ne buvais même pas. Mais je suis un peu curieuse et j’ai toujours voulu goûter des choses. Le problème, quand on expérimente des trucs, c’est ce qui m’est arrivé avec le crack. Dès la première fois, j’ai su : « Oh merde ! J’ai tellement kiffé, c’est tellement bon, je suis dans la merde. »

« Même avec les gens avec qui je suis en confiance, je ne peux pas parler du crack. Cet isolement, c’est difficile. »

« Même avec les gens avec qui je suis en confiance, je ne peux pas parler du crack. Cet isolement, c’est difficile. »
Illustration Alain Paillou

Sa rechute à Bordeaux

Après Londres, j’avais tout décroché : plus de coke, plus de crack. Pendant six ans. Et puis j’ai voulu me poser. Bordeaux, c’était bien : du boulot, des milliards de restos. J’ai eu de la chance de croiser quelqu’un qui m’a trouvé un petit HLM.

Et là, un ex-colloc m’a présenté un mec qui avait du matos de ouf. Je suis partie en vrille, j’ai acheté cinq grammes. Et j’ai inauguré l’appart en basant et en fumant. C’était reparti.

Des sessions de quatre jours

On essaie de gérer, mais c’est pas gérable. En plus, je n’y vais pas avec le dos de la cuiller. Je base, je base, je base… jusqu’à ce que je n’aie plus rien. Des fois, je me fais des sessions « binge » – quatre jours sans dormir, à danser, à faire mon petit délire à la maison.

Sa dernière « pause »

En décembre, je me suis dit : je fais une pause. J’ai réussi à ne rien prendre pendant un mois et demi. Et ça m’a fait du bien, de ne plus devoir appeler les dealers, de ne plus devoir batailler avec eux. En plus, ils savent qu’ils vous tiennent. Et ça m’énerve. Même si tu es dans le caniveau avec 50 balles dans la main, le mec te les prendra et te laissera crever dans la rue. Au fur et à mesure, j’éradique les numéros de dealers, mais il y en a toujours un qui se pointe.

Ça fait quoi, le crack ?

Physiquement, c’est comme un orgasme. Mais c’est très bref. Une trace de coke sniffée, ça dure une demi-heure, une heure… Le crack, au bout d’un quart d’heure vous en revoulez déjà. C’est parce que ça vous fait monter plus haut… et que ça redescend aussi vite. Résultat, un gramme de crack, ça part plus vite qu’un gramme de coke. Ça peut paraître bon marché au départ. Mais pas à l’arrivée.

Les « déchets »… et ceux qu’on ne voit pas

Depuis huit ans que je suis à Bordeaux, je vois davantage d’usagers de crack en mode « déchet » dans la rue. Mais vous savez, ça concerne tout le monde, pas seulement ceux-là. Moi, par exemple : je n’avais jamais bu, je faisais du sport. Personne n’est prédestiné à se droguer. Mais dans la vie, bien souvent, il vous est arrivé des choses qui ressortent à un moment ou à un autre… C’est ce mal-être qu’on essaie d’atténuer avec la drogue. Bref, ça concerne tous les âges et toutes les catégories sociales : les gens de la rue, ceux qui travaillent, les ménagères, les hommes célibataires…

 « L’hypocrisie » face au crack

L’habit ne fait pas le moine. Parmi les consommateurs, il y a ceux qui sont en mode « déchet ». Et des gens comme moi, qui ai toujours travaillé, qui fais du sport, qui prends soin de moi. Je n’emmerde personne et personne ne m’emmerde. Je ne vole personne, je fais ça chez moi tranquille. Et je ne veux surtout pas qu’on me catalogue. Mais c’est vachement hypocrite : vous dites coke, les gens tolèrent. Quand vous dites crack, c’est la grimace.

Un gouffre financier

Niquer toutes mes thunes comme ça, je n’en peux plus. Là, j’essaie de faire la part des choses. Je me dis : allez, sur 100 balles, tu as le droit de dépenser 50 balles en crack et pas 100. Sinon, on dépense tout, tout, tout. Avant-hier encore. J’étais pas censée. J’ai croisé quelqu’un. Et j’ai acheté trois grammes. 200 balles de fichus.

Le ras-le-bol des riverains

C’est normal que les gens autour du Palais des sports se plaignent. Le bruit à 3 heures du matin, les dealers, les chiens… Je n’aimerais pas habiter là. Mais ça pourrait aussi bien être l’héro, le Skenan ou la Ritaline… n’importe quel trafic en fait. Ce n’est pas le crack en soi.

La vie sans crack : trop dure à imaginer

Si je voudrais arrêter pour de bon ? Euh… Le problème, c’est que c’est trop bon. Quand on aime un truc comme ça, c’est comme si on vous disait : tu n’as plus droit à ton truc préféré… C’est con, hein ? Donc, je ne me dis pas « plus jamais, », même si cette drogue, c’est le diable en personne.

Insérée, mais isolée

Je ne peux pas parler à tout le monde comme ça. Je suis tellement ouverte que ça m’est arrivé. Mais les gens réagissent mal. Les trois personnes à qui je m’en suis ouverte ne m’ont jamais rappelée. Et puis j’ai compris : « Michèle, on ne parle pas de crack en société. » Ça fait trop peur. Au bout du compte, je ne fréquente pas trop de gens. Je ne peux pas me lâcher même quand je suis en confiance. Et c’est un peu difficile, cet isolement.

Trouver du matériel propre, prendre une douche, mettre en marche un dossier ou simplement se poser autour d’un café : les Caarud sont un des rares lieux « non-jugeants » pour les toxicomanes.

« Plutôt que de se fixer comme objectif l’utopie d’un monde sans drogues, la réduction des risques se propose de limiter les risques sanitaires et sociaux les plus grands liés à l’usage de drogues. » Cette phrase de la sociologue Anne Coppel, Pierre Barc en a fait son mantra. Il est le responsable du Caarud (1) de la rue Planterose, qui assure un accueil inconditionnel à tous les consommateurs de produits. Entre ces murs, médecins, assistants sociaux, infirmiers ou psychologues garantissent une prise en charge globale. « C’est un espace où les gens ne se sentent pas condamnés moralement. »

Rue Saint-James, une autre association, La Case, dispose d’une structure semblable. « Ici, les consommateurs peuvent trouver des équipes non-jugeantes », plaide Olivier Capdeboscq, le responsable.

Les Caarud, « une soupape » pour les consommateurs, qui peuvent y trouver « des équipes non-jugeantes. »

Les Caarud, « une soupape » pour les consommateurs, qui peuvent y trouver « des équipes non-jugeantes. »
Laurent Theillet/ « Sud Ouest »

Pour les fumeurs de crack, la réduction des risques se traduit par des gestes comme la distribution de pipes « propres » et dotées d’embouts interchangeables. « Fumer provoque des microfissures des lèvres qui favorisent la transmission de virus », indique Olivier Capdeboscq.

Ce sont aussi des conseils : « Nous essayons de promouvoir le bicarbonate plutôt que l’ammoniac pour ‘‘baser’’. C’est moins ‘‘trash’’ pour les voies respiratoires », estime Pierre Barc. Les Caarud proposent aussi des dépistages, des tests de composition des produits. Mais ils sont avant tout des lieux d’accueil. Pour les soins, pour les démarches… Beaucoup des personnes qui viennent ici ne seraient pas à l’aise pour montrer leur corps à des soignants « classiques » ou à devoir patienter pour des papiers. « On est aussi là pour servir quelque chose à manger, ou du café. C’est un endroit où se poser, prendre une douche ou avoir accès à une machine à laver. Une soupape », détaille Emma (2), infirmière.

« On nous dit qu’on incite, qu’on est complices. Mais la réduction des risques, c’est aussi un outil pour entrer en lien avec les personnes et les amener vers les soins. »

« On nous dit qu’on incite, qu’on est complices. Mais la réduction des risques, c’est aussi un outil pour entrer en lien avec les personnes et les amener vers les soins. »
Laurent Theillet/ « Sud Ouest »

Cette soupape fait parfois bouillir les riverains. « On nous dit qu’on incite, qu’on est complices », regrette Pierre Barc. Mais la réduction des risques, c’est aussi un outil pour entrer en lien avec les personnes et les amener vers les soins. »

« Ce qui fait peur, c’est l’existence de ‘‘scènes ouvertes’’ de consommation, analyse Emma. Mais elles sont liées au fait que ces gens sont à la rue. Ils ne cherchent pas à le faire sous les yeux des autres ! En l’absence de salles de shoot, il faut des lieux pour apaiser les tensions entre riverains et consommateurs. »

(1) Centre d’accueil d’accompagnement et de réduction des risques auprès des usagers de drogues