Bordeaux : sur le chantier du bus express, les commerces en délicatesse

« – 50 % de chiffre d’affaires, une chose qui ne m’était jamais arrivée en quatorze ans », lâche Hamid Abkar, gérant…

« – 50 % de chiffre d’affaires, une chose qui ne m’était jamais arrivée en quatorze ans », lâche Hamid Abkar, gérant de l’agence immobilière HA, avenue du Général-Leclerc, face au lycée Grand-Lebrun. Derrière sa vitre, il n’y a plus qu’un sens de circulation, aucune place de stationnement, et des engins de chantier qui vont et viennent. L’on atteint sa porte qu’en empruntant la plaque métallique qui enjambe le fossé. « Vous avez envie de rentrer ici ? Plus personne ne pousse la porte de l’agence. »

« Je bouffe ma trésorerie »

Ses deux salariés sont partis « à la concurrence » et l’agent immobilier retient son souffle : « Aujourd’hui, je bouffe ma trésorerie ; j’ai baissé mon salaire de 20 %, parfois je n’en prends pas. » Là où l’agence affichait en temps normal « 30 mandats », elle est tombée à « dix ». À 60 ans, Hamid Abkar devait bientôt transmettre l’affaire à son fils. Le voilà parti pour rempiler quelques années, laisse-t-il entendre.

Hamid Abkar, devant son agence immobilière : « -50 % de chiffre d’affaires, une chose qui ne m’était jamais arrivée en quatorze ans. »

Hamid Abkar, devant son agence immobilière : « -50 % de chiffre d’affaires, une chose qui ne m’était jamais arrivée en quatorze ans. »

Stéphane Lartigue / « SUD OUEST »

« Vous avez envie de rester ici ? Plus personne ne pousse la porte de l’agence »

Ces travaux au long cours consistent à détourner les réseaux sous l’emprise des futures stations du bus express, sanctuarisées pour éviter des perturbations sur le trafic. « Le confinement, à la rigueur, c’était moins compliqué », grince Laurent Gluais, patron de l’Épicerie fine, qui compte quatre salariés. Partie de rien, en lieu et place d’une boutique de cordonnier, l’affaire tournait bien, avec l’ouverture d’un comptoir à pizzas, en 2016.

« Une honte »

L’activité a chuté de « 30-40 % » depuis le début des travaux. Cet ancien directeur commercial revenu aux sources du petit commerce relève les derniers chiffres, calculette en main, sur sa caisse : « – 28 % en février », « – 40 % en mars ». Des proportions que l’on retrouve chez ses voisins, à la Biocoop, qui s’appuie notamment sur un parking, ou à la boulangerie La Boulange, dont Magali, gérante-pâtissière, a fait une croix sur son salaire en décembre et s’est contentée d’un demi-salaire en janvier.

Laurent Gluais, devant l’Épicerie fine, ouverte en 2014 : si l’indemnité n’est pas à la hauteur, « on arrête ».

Laurent Gluais, devant l’Épicerie fine, ouverte en 2014 : si l’indemnité n’est pas à la hauteur, « on arrête ».

Stéphane Lartigue / « SUD OUEST »

Des indemnisations sont bien prévues, sur le modèle des chantiers des lignes du tramway, et les courriers de Bordeaux Métropole tombent ces jours-ci. Si la somme n’est pas à la hauteur, « on arrête », prévenait Laurent Gluais il y a quelques jours. La nouvelle est tombée lundi 29 mars : il en demandait pour 150 000 euros, on lui octroie 5 660 euros. « Une honte », lâche-t-il, sonné. Magali, de la Boulange, a déposé une première demande pour les quatre derniers mois de 2021. « Ils n’en prennent en considération que deux », s’étonne-t-elle, s’interrogeant sur la suite à donner.

Fatalité

Une certaine fatalité semble d’ailleurs l’emporter, Laurent Gluais regrettant le « manque de considération de nos politiques ». Il n’a rien à redire sur le rôle de la médiatrice ou le contact avec les ouvriers du chantier, mais s’étonne que personne ne soit venu aux nouvelles en un an. « Au-delà du fait que c’est compliqué, on est employeur, on crée de la vie dans un quartier, et ça, tout le monde s’en cogne. » Un sentiment qui prospère sur un évident déficit de légitimité du bus express : « Un chantier inutile pour faire gagner quinze minutes aux gens qui habitent Saint-Aubin-de-Médoc. Ça me met hors de moi », gronde Hamid Abkar.

En 2017, Sylvain Brun, du restaurant Chez Brun, avait fédéré quelques commerçants avec le précédent patron de la Biocoop, échaudé par la méthode, notamment une première réunion publique à laquelle les riverains de l’avenue, pourtant aux premières loges, n’avaient pas été conviés. « Aujourd’hui, on n’a plus envie de se battre », dit-il, assurant que le bus express, il n’est « pas contre », voire « pour », mais à condition qu’on lui dise « on s’occupe de tout ».

Alexandre Dumoulin et Sylvain Hay, cogérants de Chez Brun.

Alexandre Dumoulin et Sylvain Hay, cogérants de Chez Brun.

D. B.

Alors que le chantier débute ici « a priori » en août, Sylvain Brun et son chef Alexandre Dumoulin ne savent toujours pas à quelle hauteur ils seront indemnisés pour la perte d’exploitation de leur terrasse, qui fait les frais de l’alignement rendu nécessaire pour l’élargissement du trottoir. Bordeaux Métropole avait pourtant fait une proposition en septembre 2017, et le restaurant une contre-proposition « deux semaines plus tard ». Il a reçu la visite d’un responsable « en janvier », mais depuis, « plus rien. »