Bordeaux : connaissez-vous l’histoire de la place des Grands-Hommes et de son marché ?

Une place révolutionnaire

La nationalisation des biens du clergé qu’elle a réquisitionnés dans le cadre de la Révolution, donne à la Ville de vastes terrains vacants à exploiter, notamment dans le futur quartier des Grands-Hommes où s’élevaient deux couvents, les Récollets et les Jacobins, dont l’église Saint-Dominique (Notre-Dame depuis le Concordat) avait été construite par Duplessy-Michel (1684-1707). En juillet 1790, neuf jeunes architectes, pleins de zèle révolutionnaire, offrent leurs services. Le plus résolu, Laclotte cadet, expose par écrit ses projets concernant le quartier. Il propose une place circulaire, située au cœur du « triangle » et des voies rayonnantes auxquelles on donnerait le nom de grands hommes ayant inspiré la Révolution française, les penseurs et philosophes Jean-Jacques Rousseau, Buffon, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Montaigne. Son projet est repris par Bonfin et Lhôte associés, qui y ajoutent deux segments de rues. Le directoire du district approuve ce plan, car il entend réaliser une opération spéculative sur les biens réquisitionnés.

Les rues seront tracées à partir de 1790, mais c’est finalement l’architecte Chalifour qui conduira l’opération urbanistique, en présentant en décembre 1791, une compilation de projets. L’ensemble ne se bâtira que lentement, et de façon moins homogène que prévu. Entamés en 1792, les travaux seront notamment interrompus par la Terreur et ne reprendront qu’en 1797. Au même moment à Paris, l’église Sainte-Geneviève devenait le Panthéon des Grands Hommes où dorment d’ailleurs deux de ceux que célèbre la place bordelaise. Rejoint en 1794 par Rousseau, Voltaire est entré dans le mausolée parisien en 1791. Et les deux vieux ennemis y reposent toujours.

Naissance du marché des Récollets

Marché des Grands-Hommes. Plan de coupe 1861.

Marché des Grands-Hommes. Plan de coupe 1861.

Archives Bordeaux-Métropole

Sur la place des Grands-Hommes, se tient bientôt le marché des Récollets, du nom de l’ancien couvent. Au XIXe siècle, en 1854, la Ville décide de l’abriter sous une halle métallique. La place s’avérant trop petite pour l’accueillir, les édiles font agrandir son rayon de vingt mètres. Pas facile, en cœur de ville… C’est sous l’autorité de l’architecte Charles Burguet, à qui l’on doit notamment le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux et les plans de l’hôpital Saint-André, que vont se succéder, entre 1861 et 1869, moult expropriations et reconstructions propres à transformer le quartier… et à alimenter la chronique locale.

La nouvelle halle, édifiée en 1860, où s’approvisionneront quotidiennement durant un siècle les habitants du quartier, se retrouve entourée de maisons plus hautes, offrant d’avantage de surfaces commerciales mais un habitat beaucoup moins agréable.

Du béton en 1961

Vue aérienne du marché des Grands-Hommes avant sa démolition, en 1988.

Vue aérienne du marché des Grands-Hommes avant sa démolition, en 1988.

Vincent Olivar

Au XXe siècle, la place se modernise et son marché aussi. La halle majestueuse est remplacée en 1961 par un bâtiment circulaire, bas, en béton, comme c’est la mode à l’époque. L’idée de départ, c’est le Bordelais Cyprien Alfred-Duprat (1877-1935) qui l’a eue. L’architecte visionnaire avait doté sur ses dessins son premier étage d’une terrasse fleurie accessible au public, avec pergola centrale, puits d’aération, puits de jour, etc. Une promenade circulaire devait abriter des boutiques de luxe, et une ceinture de marronniers roses devait ceinturer la place, ainsi dégagée et plus riante, digne de l’hyper centre bordelais.

Le résultat fut beaucoup moins beau et, surtout, beaucoup moins vert. Les boutiques de luxe ont bien vu le jour autour d’un marché monté en gamme avec ses produits de sélection, mais on cherche encore les jardins suspendus et les arbres imaginés par Alfred-Duprat. Ils seraient pourtant particulièrement bienvenus de nos jours, lors des épisodes de canicules.

Avant de devenir le centre commercial de verre et métal, le marché des Grands-Hommes était un marché à l’architecture faite de béton, ici en 1988.

Avant de devenir le centre commercial de verre et métal, le marché des Grands-Hommes était un marché à l’architecture faite de béton, ici en 1988.

Alain Dane

Un destin de galerie commerciale

Vue sur le toit en construction de la galerie des Grands-Hommes à Bordeaux, en 1990.

Vue sur le toit en construction de la galerie des Grands-Hommes à Bordeaux, en 1990.

Olivier Morin

Nouvelle évolution en 1991 : on détruit le marché pour le remplacer par un parking souterrain, sur lequel on édifie un petit centre commercial aux parois de verre réfléchissant, conçu par l’architecte urbaniste Claude-Henri Aubert (1931-2009). Ce dernier a remporté le concours de l’appel à projet lancé par le maire Jacques Chaban-Delmas. C’est un changement radical pour les Grands-Hommes, avec l’introduction de boutiques dans un univers de galerie commerciale faisant la part belle à l’esthétisme. Mais le marché, fait de la résistance.

En visite à Bordeaux, les 11 et 12 juin 1992, la reine Elizabeth II en appréciera d’ailleurs particulièrement les fromages, inaugurant ainsi royalement cette nouvelle page de l’histoire d’un lieu emblématique de Bordeaux.

En 1992, la reine Elizabeth II fait un tour au marché des Grands- Hommes, et s’arrête sur le stand des fromages.

En 1992, la reine Elizabeth II fait un tour au marché des Grands- Hommes, et s’arrête sur le stand des fromages.

Archives Sud Ouest

Clap de fin sur une présence de plus de 160 ans : le 15 juin 2021, la dizaine de commerçants du marché du rez-de-chaussée, aux Grands-Hommes, replie ses étals. Si le reste de la galerie (les commerces au rez-de-chaussée et Carrefour Market au – 1) est resté ouvert, en revanche, c’est est fini pour le marché situé au sous-sol.

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En images, l'histoire du marché des Grands-Hommes à Bordeaux

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