BD à Angoulême : ce que cachent les très bons chiffres de la bande dessinée en France

Infographie « Sud Ouest »

1. Une dynamique « boostée » par le Covid

« Beaucoup d’éléments peuvent expliquer ce succès, commente Xavier Guilbert, rédacteur en chef du site du9.org, conseiller scientifique du FIBD. Mais le véritable moteur a été le Covid. La bande dessinée est largement consommée par des CSP +. Ils ne voyagent plus, ont peu de loisirs en extérieur. Les dépenses de loisirs se sont reportées vers les plateformes de streaming et le livre, dont la bande dessinée. » Le passe Culture, estime-t-il n’a joué « qu’à la marge ». Les principaux segments étudiés – mangas, bande dessinée jeunesse, bande dessinée de genre et comics – sont tous en progression.

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Mention spéciale aux mangas, véritable « pilier de croissance », rappelle l’étude, avec une progression fulgurante (+107 %). Si un livre sur quatre vendus en France est une bande dessinée, plus d’une BD sur deux est un manga. Si l’on retrouve, dans le top 10 de GfK l’inusable « Astérix », dont les ventes dépassent 1,5 million d’exemplaires, l’ultra-classique « Blake et Mortimer » et le pétillant « Mortelle Adèle », les productions du pays du Soleil-Levant occupent l’essentiel des marches du podium.

2. Un marché en profonde mutation

Pour Benoît Peeters, auteur et historien de la bande dessinée, ces chiffres ne sont pas nécessairement une bonne nouvelle. « Il ne s’agit pas d’émettre un jugement sur les productions japonaises, analyse-t-il. Mais ces résultats sont la preuve d’une mutation profonde. La BD franco-belge autrefois leader sur le marché, un best-seller permettait à l’éditeur une prise de risque sur des créations plus fragiles. Nous évoluons, avec le manga, vers un marché de licences et d’achats de droits, avec une concurrence sans cesse plus acharnée. Cela au détriment de la création. »

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Quand bien même les groupes européens ont, pour beaucoup, créé un département manga. « Le risque est celui de la dépendance. » Et la conversion d’un amateur de manga à la création franco-belge, rappelle Benoît Peeters, est tout sauf acquise. Xavier Guilbert le rejoint sur ce point. « Plus de la moitié des lecteurs de bandes dessinée franco-belge ont plus de 50 ans, c’est une population qui vieillit. Les plus jeunes, dès qu’ils sont leurs propres prescripteurs, ne lisent plus que du manga. » Quand ce ne sont pas des webtoons, concept de BD numérique importé de Corée du Sud, séries spécialement conçues pour être lues sur téléphones portables.

Les mangas représentent 55 % des ventes de BD en France.

Les mangas représentent 55 % des ventes de BD en France.

Archives Q. T.

« Nous sommes dans une ubérisation de la création »

La tendance peut-elle être inversée ? « Astérix » touche certes tout le monde. « Mais les plus jeunes ne lisent “Blake et Mortimer” que dans la bibliothèque de leur grand-père », reprend Xavier Guilbert. Et beaucoup de succès de l’année sont des reprises destinées aux anciens fans. Reste de belles surprises comme « Mortelle Adèle ». « Mais il y a une question d’approche. “Mortelle Adèle”, au début, c’était quatre albums par an. Les auteurs ont répondu à la demande… »

3. Auteurs et éditeurs toujours en discussion

Les revendications portées par les auteurs, il y a deux ans, devant le président de la République Emmanuel Macron, n’ont pas trouvé écho. « Le travail de création n’est pas rémunéré. Seul le succès l’est… » Benoît Peeters ne décolère pas, malgré l’annonce d’un protocole pour la rémunération des dédicaces dans les festivals. « Nous sommes dans une ubérisation de la création, reprend l’auteur. L’idée des éditeurs est qu’il y aura toujours des auteurs pour accepter de travailler à leurs conditions. »

Les auteurs, dont ceux de bande dessinée, demandent qu’un statut professionnel leur soit reconnu. Les négociations menées sous l’égide du ministère de la Culture sont au point mort. « Les éditeurs disent ne pas vouloir “transformer les auteurs en salariés”. Alors que nous demandons juste que le temps de travail soit pris en compte. »