Ariane 6 : la dernière ligne droite avant le décollage

Une fois garnie, cette fameuse jupe sera expédiée au port spatial guyanais. Elle est l’un des éléments à assembler pour le premier tir d’Ariane 6, la nouvelle fusée de la gamme européenne. Son décollage est espéré avant la fin de l’année, même si aucune date n’est encore confirmée. Autant dire que dans les ateliers et les bureaux d’Issac, on est entré de plain-pied dans le concret. Il en va de même au Haillan, à une poignée de kilomètres. Dans l’un des bâtiments du complexe, d’énormes robots japonais exécutent d’élégantes arabesques. Le plus costaud ajuste les parties vissées des tuyères, son petit frère les parties collées.

La jupe d’un des boosters du premier vol d’Ariane 6, bientôt dotée de ses câblages dans l’usine du Haillan.

La jupe d’un des boosters du premier vol d’Ariane 6, bientôt dotée de ses câblages dans l’usine du Haillan.

ArianeGroup

Les robots répètent sans relâche

Les tuyères ? À chaque décollage, les caméras les fixent dans les dernières secondes du compte à rebours, dans l’attente du feu d’enfer qui s’en échappe. « Ce sont les pots d’échappement des boosters, en quelque sorte. Ils canalisent des gaz de combustion à 3 300 °C, trois fois la température de la lave en fusion. Le matériau est épais d’une dizaine de centimètres. Sur son autre face, il ne doit pas chauffer à plus d’une cinquantaine de degrés ». L’homme qui détaille ce miracle se nomme Yann Talamoni. Il est le responsable des programmes « propulsion solide » d’Ariane 6. Si vous ne l’arrêtez pas – et pourquoi l’arrêter ? – il est capable de vous tenir deux heures de conférence sur ce bijou technologique sans reprendre sa respiration. Jamais la passion ne tarit.

Le matériel est éprouvé. Des tuyères équipent déjà les boosters d’Ariane 5. En revanche, les méthodes sont en rupture. Là où les procédures manuelles prédominaient – et sont toujours de mise – sur Ariane 5, elles seront complètement automatisées dans un avenir proche sur Ariane 6. Les robots assemblent, vissent, boulonnent, collent et vont chercher eux-mêmes les outils nécessaires. Il reste un opérateur à l’atelier « collage ». Son savoir-faire est inimitable. L’homme « sent » la texture de la colle. Pour l’intelligence artificielle, c’est encore une colle, justement.

On attend le verdict des tests

Dans ce bâtiment neuf, c’est toute la logique industrielle du programme décidé par l’Europe fin 2014 qui se déploie : la simplification et la robotisation des tâches, le gain de temps et les économies. Une fois passée la phase de montée en puissance, soit les quinze premiers tirs, ArianeGroup devra être capable de « sortir » jusqu’à onze lanceurs par an. L’entreprise n’aura aucun répit grâce à ses problèmes de riche : il y a un mois, sa filiale Arianespace a décroché un contrat poids lourd, le lancement et la mise en orbite de la constellation de satellites Kuiper d’Amazon. Soit 18 vols étirés sur trois ans. « Nous avons onze tirs prévus avec nos autres clients, soit 29 au total. Il y a peu, nos contempteurs nous promettaient quatre tirs par an », se réjouit Gilles Fonblanc, le patron des établissements aquitains d’ArianeGroup.

L’un des énormes robots de la « B-Line » de l’usine du Haillan, où les tuyères sont assemblées.

L’un des énormes robots de la « B-Line » de l’usine du Haillan, où les tuyères sont assemblées.

ArianeGroup

L’avenir est prometteur, mais le présent est encore sujet à incertitudes. Pour s’affranchir de la gravité terrestre, la première Ariane 6 attend les batteries d’essais au menu de ces prochains mois. Ils auront pour théâtre Kourou, où la bonne transmission des données entre le sol et la fusée doit être vérifiée dans ses moindres détails. Et Lampoldshausen, en Allemagne, où le fonctionnement de l’étage supérieur et de son moteur sera testé. Bientôt le verdict.