Agroalimentaire : l’Ukraine et la grippe aviaire ont bouleversé leurs recettes

La Vinaigrerie générale affiche un besoin annuel de 350 000 litres d’huile de tournesol. Elle a de quoi voir venir jusqu’à fin mai. Mais elle a préféré anticiper…

La Vinaigrerie générale affiche un besoin annuel de 350 000 litres d’huile de tournesol. Elle a de quoi voir venir jusqu’à fin mai. Mais elle a préféré anticiper. « Le fait est que le conflit russo-ukrainien a placé le marché de l’huile de tournesol en tension. L’Ukraine produit la moitié du volume mondial. L’incertitude relative à ses prochains semis a provoqué une flambée des prix. Et ce sont les volumes qui ne vont plus suivre si effectivement ce pays ne peut ni récolter ni de nouveau planter dans l’immédiat. J’ai donc décidé de remplacer l’huile de tournesol par de l’huile de colza, d’origine européenne. » Une matière première qui elle aussi affiche un prix élevé de 2000 euros la tonne.

Stéphane Douence a rapidement réagi face au risque de rupture de stock d’huile de tournesol pour ses vinaigrettes.

Stéphane Douence a rapidement réagi face au risque de rupture de stock d’huile de tournesol pour ses vinaigrettes.

Archives Daniel Bozec/ « Sud Ouest »

La question de l’étiquetage

En Lot-et-Garonne, à Estillac, du côté de la Cité gourmande, Fabrice Taillefer a lui aussi fait « évoluer », « en accord avec ses clients et les marques distributeurs », certaines des recettes de ses produits surgelés… notamment sur les bains de friture. Ici, techniquement, le colza ne peut remplacer totalement le tournesol, alors on choisit de mélanger les deux huiles et de freiner ainsi l’utilisation des réserves de tournesol. « Il s’agit de reculer l’échéance à laquelle nos stocks seront épuisés, car il y a un risque de rupture sèche au niveau mondial », fait remarquer le directeur.

« Il s’agit de reculer l’échéance à laquelle nos stocks seront épuisés, car il y a un risque de rupture sèche au niveau mondial »

Afin que le consommateur soit parfaitement informé, Cité gourmande a inscrit cette évolution de sa recette sur le pavé de datage. Fabrice Taillefer aimerait néanmoins que l’État prenne une vraie décision sur cette question de l’étiquetage et qu’il y ait obligation d’indiquer toute modification de la recette même temporaire. « Pour éviter certaines tricheries… »

Une question largement abordée lors des réunions hebdomadaires orchestrées par le gouvernement depuis la réouverture des négociations commerciales, le 18 mars. Si une charte d’engagements a pu être érigée pour faire en sorte que ces négociations soient réalisées dans la transparence, celle-ci devrait s’enrichir sous peu d’un chapitre sur les étiquettes.

Fabrice Taillefer a lui aussi revu certaines recettes des produits surgelés de la Cité gourmande à Estillac.

Fabrice Taillefer a lui aussi revu certaines recettes des produits surgelés de la Cité gourmande à Estillac.

Archives Thierry Breton/»Sud Ouest »

La grippe aviaire la prive d’œufs

Modification de l’étiquetage et évolution de ses recettes, cette cheffe d’entreprise des Deux-Sèvres (qui préfère rester anonyme) ne peut même pas y penser. « Je ne sais pas faire de tourteaux aux fromages sans œufs. » Ici ce n’est pas la guerre en Ukraine qui plombe ses jours et ses nuits depuis plusieurs semaines, même si elle a aggravé la hausse du coût de l’alimentation animale. Son principal souci est lié à la grippe aviaire. Cette influenza qui n’en finit pas et qui a décimé les élevages de Pays de Loire et plus particulièrement de Vendée après avoir sévi dans le Sud-Ouest. Plus d’élevages de poules pondeuses. Et donc plus d’œufs.

« Nos trois fournisseurs sont situés à moins de 150 kilomètres de notre PME. L’un a cessé de nous approvisionner faute de marchandises et le deuxième nous livre désormais de manière très inégale. » Elle le sait, la situation ne redeviendra pas normale avant six ou huit mois, « le temps du vide sanitaire en Pays de Loire et de la remise en production. » Or, le pic de production et de vente pour cette PME (soit +30 % d’activité par rapport au reste de l’année), c’est juillet et août. « Et d’ordinaire il nous faut déjà 9 tonnes d’œufs par semaine. » La crainte ? « Ne plus pouvoir produire et devoir envisager un chômage technique quand mes 25 salariés ont toujours été sur le pont, y compris pendant le Covid. »

« Le coût du transport a pris 17 %, le carton 20 %, le film 50 %, le beurre 70 %, les œufs 38 % »

La crainte commune à ces trois chefs d’entreprise, et à beaucoup d’industriels de l’agroalimentaire ? La manière dont le consommateur va réagir. À quoi ? À la hausse des prix de leurs produits. « Le coût du transport a pris 17 %, le carton 20 %, le film 50 %, le beurre 70 %, les œufs 38 % », lâche la cheffe d’entreprise des Deux-Sèvres. « Et on y ajoute l’énergie, le gaz, pour chauffer les fours. »

On a vu ce que ça donnait côté huiles. Alors tous ont l’intention de demander une réouverture des négociations commerciales, pour revoir avec les distributeurs comment compenser une partie de ces hausses. « Il en va du maintien de nos activités », glisse Fabrice Taillefer. Le consommateur le comprendra-t-il et pourra-t-il y faire face ? La question les hante.